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La Théorie du Pouvoir d'Agression

par

Léopold Kohr

traduit à partir de http://www.cesc.net/radicalweb/realnations/kohrchapters/chapter2.pdf par Michel Roudot

Deuxième Chapitre de

La Décomposition des Nations


' On constate que les créatures humaines sont d'autant plus sauvages et cruelles qu'elles sont plus corpulentes. '
Les Voyages de Gulliver

Questions Discutées

la spontanéité de la misère sociale pour des grandeurs critiques.
la cruauté de l'homme proportionnelle à sa corpulence.
taille, densité, intégration et vitesse sociales en tant qu'éléments alimentant le crime.
mentalité criminelle résultat et non cause de la perpétration massive d'atrocités.
loi de la sensibilité décroissante.
signification des grandeurs critiques.
puissance et taille critiques comme causes de la guerre.
comment Nehru en est venu à être aussi agressif qu'Hitler.
ne nous soumets pas à la tentation.
les joies du cassage de vitres.
pourquoi les leaders de la Russie sont ils hors de portée de la raison.
la théorie de la puissance et de la taille - une théorie matérialiste mais non athée.
sa signification comme nouvelle interprétation de l'histoire.
le rôle causal des philosophies de la puissance.
l'Amérique est elle l'exception à la règle ?


Écrit en 1946
Première publication en 1955




La Théorie de l'Agression engendrée par le Pouvoir par Léopold Kohr

Comme nous ne sommes arrivés à rien dans notre recherche de la cause principale de la misère sociale sur la base des diverses théories dominantes, voyons ce qui pourrait être réalisé par une réévaluation des données du chapitre précédent sous un nouvel angle. Et pour simplifier les choses, continuons pour l'instant à concentrer notre attention sur la manifestation interne et externe la plus représentative du problème que nous avons l'intention de résoudre - la perpétration d'atrocités à grande échelle à l'intérieur des sociétés et le déclenchement de guerres d'agression entre les sociétés.

1. La Cause de la Brutalité Sociale

En ce qui concerne l'échelle des atrocités socialement commises ou admises, nous avons déjà découvert un fait. La plupart des nations, indépendamment de leur arrière-plan racial, de leur niveau de civilisation, de leur idéologie, ou de leur système économique, ont réussi à atteindre un résultat remarquablement semblable. Des exécutions massives et des monstruosités du même genre ont été commises en Allemagne sous les Nazis, en Inde sous les Anglais, en France sous les Catholiques, en Russie sous certains des princes les plus sauvages et en Italie sous certains des plus éclairés.

Il ne pourrait pas y avoir eu une différence plus énorme de conditions. Pourtant, si des excès semblables sont arrivés partout et dans toutes les phases et les périodes de développement historique, il doit apparemment y avoir un élément commun dépassant ces différences. Ce dénominateur commun, comme nous le verrons, semble être la simple capacité, le pouvoir de commettre des monstruosités. En conséquence, nous parvenons à ce que nous pourrions appeler une théorie de la misère sociale provoquée par le pouvoir.

En partie, la proposition semble évidente en soi. Car personne ne pourrait commettre des atrocités sans le pouvoir de le faire. Mais ce n'est pas le sujet. Le sujet est que la proposition fonctionne aussi dans l'autre sens. Chaque personne en ayant le pouvoir finira par commettre les atrocités appropriées.

Cela semble quelque peu extrême. Clairement, chaque détenteur de pouvoir ne doit pas nécessairement en faire mauvaise utilisation. Ce qui est tout à fait vrai, mais ne change rien à la proposition. Cela signifie simplement que nous devons affiner la déclaration. Car, de même que ce n'est pas n'importe quelle masse de matériau fissile, mais seulement la masse critique, qui produira une explosion atomique, ce n'est pas n'importe quelle quantité de pouvoir qui mènera à des abus brutaux, mais seulement la quantité critique. En cela nous pourrions aussi appeler notre théorie une théorie atomique de la misère sociale, d'autant plus que, une fois que le pouvoir critique est atteint, l'abus en résultera spontanément. Finalement, parce que l'élément essentiel n'est pas tant le pouvoir que la quantité de puissance qui, comme il deviendra bientôt évident, dépend à son tour de la taille du groupe social par lequel elle est produite, nous pourrions aussi l'appeler la théorie de la misère sociale provoquée par la taille.

Mais quelle est la taille critique qui mène à l'abus ? La réponse n'est pas trop difficile. C'est la quantité de pouvoir qui assure l'immunité contre la vengeance. Elle le fait chaque fois qu'elle induit dans son possesseur la croyance qu'il ne peut être contré par aucune accumulation existante de pouvoir plus grande que la sienne. Selon la nature des différents individus ou groupes, le volume critique représente une taille différente dans chaque cas différent, induisant l'idée qu'il y a vraiment d'autres éléments que des simples quantités physiques responsables des explosions criminelles. Cependant, tout comme le point d'ébullition est bas pour certaines substances et haut pour d'autres, de même la quantité de pouvoir qui provoque les abus est basse pour certains individus ou groupes et élevée pour d'autres. Et, de même que des températures croissantes finiront par amener même les métaux les plus réfractaires au point d'ébullition, de même une quantité croissante de pouvoir finira par transformer les meilleurs en brutes, pas nécessairement dans un sens subjectif, mais certainement dans ses effets.

Cela signifie que, que nous soyons des individus ou des groupes, une fois le point critique atteint, nous devenons des brutes presque malgré nous. Si les gardiens de prisons et les fonctionnaires de police ont une réputation si universelle de brutalité, ce n'est pas parce qu'ils sont plus mauvais que les autres hommes, mais parce que dans leur rapport avec leurs captifs ils sont presque toujours équipés de la quantité critique de pouvoir. Dès le moment où celle ci manque, ils sont aussi prévenants, humbles et soumis que n'importe qui. De la même façon les soldats, qui peuvent avoir confié leurs âmes à Dieu le matin, peuvent piller, violer et voler avant la tombée du jour, non parce qu'ils ont soudainement changé, mais parce que la confusion qui suit la conquête d'une ville leur fournit souvent ce dangereux manteau d'immunité qui va avec l'acquisition d'un pouvoir momentanément sans opposition.

Tandis que certaines professions sont ainsi en soi productrices de brutalité parce qu'elles sont par leur nature même des dépôts de quantités critiques de pouvoir, la source la plus dangereuse de brutalité n'est pas professionnelle ou institutionnelle, mais physique. C'est la taille - la simple taille physique. Car la corpulence, la taille, la masse, non seulement mène au pouvoir; tout comme l'énergie, elle est le pouvoir - le pouvoir condensé dans une dimension matérielle. C'est pourquoi Gulliver, après avoir échoué à Brobdingnag, la terre des géants, n'était pas déraisonnable dans ses appréhensions quand il se rappelait qu'on "constate que les créatures humaines sont d'autant plus sauvages et cruelles qu'elles sont plus corpulentes".1 Cela explique aussi pourquoi les petits enfants, sans perdre leur charme ou leur innocence, font aux petites créatures ce qu'ils ne feraient jamais à des plus grandes. Grâce à leur supériorité presque infinie en taille, ils ne jugent même pas qu'ils sont cruels quand ils arrachent les ailes d'une mouche ou les pattes d'une grenouille, de même que les géants de nos contes de fées sont tout à fait convenablement décrits comme n'étant ni plus sensible et ni plus conscients de leur monstruosité quand ils festoient sur des gens, que les gens ne le sont quand ils festoient sur des huîtres vivantes.

Pourtant la corpulence individuelle est seulement une grandeur mineure pour créer du pouvoir et, par là, seulement un problème social mineur, puisque même les plus grands parmi nous ne peuvent pas devenir beaucoup plus grands que la plupart des autres. En conséquence, ils auront normalement besoin de sources complémentaires de pouvoir, comme une personnalité hypnotique, un gang, ou la possession d'armes à feu - tous dispositifs d'extension de force et tous réductibles à des termes physiques - avant de pouvoir satisfaire leurs mauvais instincts. Et alors leur pouvoir disponible survolera de trop près la marge où le volume critique devient sous-critique pour leur assurer un espace d'immunité suffisamment large suffisamment longtemps. D'où la rareté relative du crime aussi bien que les intervalles relativement peu fréquents auxquels même les criminels les plus endurcis s'engagent dans leurs activités criminelles.

Mais il y a un élément capable d'accumuler sa substance physique si loin et si explicitement au-delà de la limite critique qu'aucune force sur terre ne peut le contrer. C'est la corpulence collective immense de l'organisme le plus courtisé de notre temps, la masse humaine, le peuple qui, à partir d'une taille et d'une densité données, produit non seulement la condition idéale de l'anonymat à laquelle un nombre plus grand d'individus, sans danger de détection, peut développer une plus grande quantité critique de pouvoir qu'il ne serait possible dans la transparence plus grande de densités moindres; à un point donné la masse devient elle-même si spontanément vile que, en plus du quantum accru de méfaits individuels, exécutés sous le manteau de ses multitudes obscurcissantes, elle commence à produire un quantum propre et complètement distinct de méchanceté, qui est en rapport avec sa taille, et non avec la nature des molécules humaines qui le composent.

Quand ce volume social est atteint, tout devient prévisible et rien évitable. La question n'est plus alors : combien de crimes seront commis, mais qui voudra dans la liberté de sa conscience être l'outil criminel de la loi des probabilités dont les dispositions sont si prédéterminées que n'importe quel statisticien, après avoir corrélé la taille d'une communauté avec sa densité et la vitesse de sa population 2 peut tout prévoir depuis le nombre de ses morts, accidents mortels et fausses alarmes d'incendie jusqu'au fait que, par exemple, à Chicago, dans les trente jours suivants, "un peu moins de 1000 cambriolages seront commis. Environ 500 citoyens seront attaqués et volés sous la menace d'une arme à feu, ou d'une autre arme dangereuse. Environ 15 personnes ... seront assassinées. Au moins trente femmes seront suivies et agressées" 3.

Ainsi une société surpeuplée est de façon inhérente pleine de dangers même si elle est dans un état de repos relatif. Mais ce n'est rien comparé avec le danger qu'elle engendre quand elle devient collectivement agitée et, en plus de se contracter à une densité toujours plus grande, comme il arrive fréquemment dans les occasions comme les jours de fête, elle commence aussi à augmenter sa vitesse. Alors non seulement ses méfaits augmenteront. Ils augmenteront à un taux géométrique, commençant par le vol à la tire, suivi par des altercations, des bagarres, des bagarres au couteau et, selon son taux de contraction additionnelle et d'augmentation de vitesse, par des massacres qui éclateront avec la violence d'un accident cosmique, reculant seulement quand assez d'énergie cohésive a été dépensée pour permettre aux foules de se réduire et de ralentir à leur densité et allure initiales.

C'est pourquoi la police des communautés, pour faire face au danger toujours présent de soudaine fusion sociale, doit augmenter à un taux plus que proportionnel à l'augmentations de population, non parce que les plus grandes villes hébergent des hommes proportionnellement plus mauvais que les plus petites, mais parce que, au delà d'un certain point, la taille sociale devient elle-même le principal criminel 4. Il n'y a aucune foule sur la terre qui ne puisse pas se transformer instantanément en une meute de loups, quelque saints que soient ses buts initiaux, comme nous pouvons le constater des nombreuses fêtes religieuses (St Barthélémy, St Michel) qui ont fini en massacres et des nombreux massacres qui se sont terminés en fêtes 5. Cela explique aussi pourquoi même les croisés, qui quittèrent la France en chantant des hymnes religieux, ont commencé à commettre des atrocités en atteignant la Hongrie ou l'Italie, après que leurs armées aient rassemblé tant de dévots disciples de la Croix qu'ils ont fini par acquérir une taille critique incontrôlable. Et cela explique pourquoi même les cortèges les plus solennels ou les grandes funérailles ont un besoin perpétuel de protection de la police. Protection contre quoi ? Toujours le même danger - les conséquences atomiques de leur propre masse.

2. L'Origine des Philosophies d'Indulgence au Crime

Cependant, non seulement la pure taille physique d'une accumulation sociale semble responsable du nombre de crimes commis par les individus ou groupes qui la composent; plus significativement et dangereusement, mais la fréquence des crimes, qui augmente avec la taille du groupe, semble être responsable aussi du développement d'une disposition d'esprit correspondante, une philosophie d'indulgence. Et une philosophie d'indulgence, à son tour, exercera invariablement (comme cause secondaire) une pression supplémentaire sur la fréquence des crimes. De là le phénomène par lequel, historiquement, chaque augmentation de la quantité de victimes a normalement abouti à une augmentation plus que proportionnelle de la férocité des persécutions. Ceci indique que non seulement la fréquence des persécutions mais même la philosophie du crime est décidée moins par un climat moral corrompu, comme on le croit si souvent, que par l'élément physique de masse, de nombre, de pouvoir et, en dernière analyse, de taille sociale. Quand la société et, avec elle, le pouvoir grandit, grandit aussi son effet corrupteur sur l'esprit. Ou, pour reformuler légèrement la déclaration célèbre de Lord Acton, le pouvoir relatif corrompt relativement et le pouvoir absolu absolument.

Nous comprendrons mieux cela si nous visualisons les étapes successives par lesquelles passent les actes criminels socialement admis. Tant que les victimes des persécutions sont peu nombreuses, la méthode d'exécution ou, pour utiliser un terme marxiste, le mode de production, consistera en cérémonies de bagarres au couteau, pendaisons, ou fusillades, précédées par un simulacre de procès légal et suivi par un simulacre d'enterrement civilisé. Les bourreaux, de plus, toujours pas vraiment sûrs du caractère suffisant de leur pouvoir et encore avec mauvaise conscience à cause de la singularité de leurs actes, auront une forte envie de s'en excuser. Mais comme le nombre de leurs victimes augmente, le temps des excuses et même du sentiment de culpabilité commence à diminuer et les exécutions ou les enterrements individuels deviennent non seulement embarrassants, mais techniquement impraticables. Donc de nouvelles pratiques doivent être introduites. Maintenant les victimes sont menées à des puits, des tranchées, ou des rivières, exécutées sur place et ensuite simplement jetées dedans. Ceci représente moins une augmentation de méchanceté qu'un ajustement aux pré-requis de nouvelles situations qui ne peuvent pas être traitées avec les moyens précédents. D'où le spectacle dans le passé ou le présent de tranchées remplies de cadavres en France, Allemagne, Russie, Corée, ou n'importe où la perpétration de massacres massifs a exigé l'élimination massive de cadavres. Comme le nombre de victimes augmente toujours plus, même l'enterrement en tranchées devient impraticable. Alors nous trouvons des cadavres arrangés en piles, comme on l'a observé avec une consternation irrationnelle dans les camps de concentration des Nazis, ou bloquant les portes et les voies d'accès, comme les historiens le rapportent avec une surprise irrationnelle du Paris du seizième siècle.

Finalement, quand ceci, aussi, devient impossible, la situation exige le dernier des modes de production connus jusqu'ici - la combustion. Comme les autres méthodes ne répondent pas aux exigences de la tâche, les victimes sont maintenant simplement rassemblées, placées dans un bâtiment et brûlées avec le bâtiment comme dans le moulin à Carmes, où les techniques d'incinération massive étaient encore peu développées, ou sans le bâtiment comme dans les crématoires modernes des Nazis. Dans l'avenir, il sera sans aucun doute fait usage de l'énergie nucléaire, qui non seulement se présente comme le seul moyen efficaces de faire face au nombre de victimes rendu disponible par nos modernes sociétés de masse surpeuplées, mais est aussi de beaucoup le moyen le plus économique de faire ce qu'on en attend. Discutant "l'économie d'extermination" le mathématicien et astronome britannique Fred Hoyle a calculé que, tandis que le coût du meurtre pendant la Deuxième Guerre Mondiale était toujours de plusieurs milliers de livres par victime, le nouveau taux atomique par cadavre est descendu à une seule livre (2.80 $). 6

Nous voyons alors que ce n'est pas un dessein atroce qui nourrit le massacre en série, mais le massacre en série qui nourrit les desseins atroces. Il n'est nécessaire d'impliquer aucun élément personnel dans ce phénomène complètement objectif. Mais il y a encore un autre rapport d'ajustement moral aux grandeurs physiques qui réclame attention. Tandis que le degré d'atrocité révèle une tendance naturelle aussi bien qu'impersonnelle à augmenter avec chaque augmentation du nombre de victimes, le degré de désapprobation humaine, la philosophie de censure, révèle une tendance proportionnelle et tout aussi naturelle à baisser. S'il n'en était pas ainsi, l'expérience d'être témoin de l'augmentation de la misère surchargerait bientôt notre compassion et nous tuerait. En fait, plus grande notre décence et notre capacité pour la compassion, plus rapidement nous succomberions.

Mais ce n'était pas évidemment l'intention de la nature. Ainsi, dans l'intérêt de notre propre survie, elle nous a aidés à neutraliser la terreur écrasante des atrocités de masse en nous fournissant un coussin réglable d'engourdissement moral. En conséquence, au lieu de charger notre conscience au fur et à mesure que le taux de crimes commis socialement augmente, l'être humain ordinaire est incliné à perdre même le peu de conscience qu'il pouvait encore avoir tant que les victimes étaient peu nombreuses. Car comme il y a une loi d'utilité décroissante, selon laquelle chaque unité successive d'un bien, acquis à un moment donné, rapporte à son propriétaire moins de satisfaction que le précédent, il semble aussi y avoir une loi de sensibilité décroissante, selon laquelle chaque crime donne à son auteur, et aux gens en général, un sentiment de culpabilité moindre que le précédent 7. Cela va si loin que, quand l'inconduite atteint le stade de la perpétration massive, l'engourdissement et le sophisme généralisés peuvent être tels que les meurtriers perdent tout sens de la criminalité et les spectateurs tout  sens du crime.

Ceci arrive quand les criminels commencent à montrer la fierté d'un artisan pour leurs réussites, à exprimer leur satisfaction pour le travail bien fait et à s'attendre à des promotions au lieu de punitions pour des responsabilités méticuleusement exécutées. Les témoins, d'autre part, commencent maintenant à traiter les massacres comme si c'étaient des vacances et, avec le détachement qui va avec les grands nombres désindividualisés, à détecter les potentialités scientifiques et commerciales de la situation. Des médecins voient soudainement que les mourants peuvent être utilisés pour des expériences médicales; des infirmières, que des peaux tatouées ont bel aspect sur des abat-jours; des apothicaires, que la graisse humaine se prête à la production de substances médicinales; et les agronomes, que les os écrasés fournissent un engrais excellent. L'augmentation de l'insensibilité de l'homme à  l'intensité croissante des atrocités est si progressive qu'à la fin, la tuerie devient une profession comme une autre dans laquelle ses praticiens assument tous les attributs d'hommes honorables et honorés, une culmination dépeinte de façon réaliste par Charlie Chaplin dans son élégant Monsieur Verdoux. Aucun meurtrier d'une unique personne ne pourrait jamais être conçu développant un semblable raffinement ou une semblable noblesse. Au contraire. Non seulement sera-t-il tourmenté par son propre sentiment d'inadaptation; mais il sera traité avec mépris même dans la société de meurtriers. Quelle différence avec le criminel de masse qui se considère non seulement un maître, mais un gentleman et pour qui même ses opposants éprouveront souvent une réticente admiration. Ceci explique pourquoi, avant d'en finir avec les criminels de guerre, beaucoup de leurs ravisseurs semblaient enchantés d'être photographié avec eux.
 

3. Grandeurs Critiques

Pour résumer, les conclusions suivantes semblent résulter de ce qui précède :

(a) La cause immédiate principale tant derrière les explosions périodiques de criminalité massive que derrière l'engourdissement moral associé dans de grandes parts des sociétés même les plus civilisées ne semble pas se situer dans des dirigeants pervertis ou une philosophie corrompue, mais dans un élément purement physique. Il est lié à des fréquences et des nombres, qui manifestent un effet d'intensification et à la possession de la quantité critique de pouvoir, qui a un effet détonant. À un volume donné une réaction en chaîne d'actes brutaux et, en temps utile, la philosophie d'indulgence appropriée en résultera apparemment tout à fait spontanément.

(b) Quoique le volume critique de pouvoir soit l'élément immédiat menant à la barbarie sociale, il dépend d'un autre élément physique- une masse sociale d'une taille donnée. Dans une petite société, la quantité critique de pouvoir ne peut que rarement s'accumuler car, en l'absence de grand poids numérique, la force cohésive du groupe est facilement immobilisée par les tendances centrifuges qui l'équilibrent, représentées par les nombreuses attentes concurrentes de ses membres 8. Dans de plus grandes sociétés, d'autre part, la pression coordinatrice du nombre peut devenir telle que les attentes individuelles concurrentes disparaissent et le danger de fusion sociale au point critique est toujours présent. Ainsi, si le pouvoir critique est la cause immédiate du mal social, nous pouvons dire que la taille sociale critique, étant le terreau du pouvoir critique, est sa cause ultime ou principale.

(c) Pour  évaluer la taille critique d'une société, il n'est cependant pas suffisant de penser seulement en termes de la taille de sa population. Sa densité (qui corréle la population avec la surface géographique) et sa vitesse (qui reflète le niveau de son intégration administrative et de son progrès technique) doivent de même être prises en compte. Si une population est peu dense, elle peut être plus nombreuse et occuper une surface plus grande et constituer malgré tout une société plus petite qu'un groupe moins nombreux mais plus dense. De même une société volatile et plus rapide peut être plus grande qu'une communauté plus nombreuse mais plus lente. Pour le comprendre, il suffit de penser au nombre de sorties dans un théâtre. Le même nombre peut être suffisant pour une foule se déplaçant à son allure normale, mais désespérément inadéquat si la foule devient excitée et double sa vitesse. L'effet est alors le même que si la foule elle-même avait doublé. Cependant, malgré ces traits qualificatifs, la densité, la vitesse, aussi bien que l'intégration sociale qu'elles nécessitent, ne sont pas des éléments séparés, mais des conséquences aussi bien que des déterminants du concept physique de taille sociale. Car si un secteur donné se remplit d'une population croissante, sa société devient automatiquement plus dense. Comme elle devient plus dense, elle exige une mesure croissante d'intégration. Et l'intégration des parties éloignées de la communauté avec son centre communiquera graduellement à un nombre croissant de citoyens une vitesse accrue qui, à son tour, grandira en proportion de son progrès technique. Une société progressiste, sera donc une société plus intégrée et plus rapide, et une société plus rapide aura le même effet de pouvoir que si elle était plus grande en nombre. Mais en fin de compte, les autres choses telles que la surface, le progrès technique, l'intégration sociale et les ressources naturelles étant égales, la société la plus puissante sera celle qui a la plus grande population.

A la vue de tout cela, nous sommes non seulement en position de comprendre la pleine signification du nom alternatif et plus signifiant que nous avons donné à notre théorie - la théorie de la misère sociale engendrée par la taille; ayant diagnostiqué l'origine et la cause principale de la maladie, nous sommes de plus, pour la première fois, en position de suggérer un remède. Car si la brutalité socialement produite, que ce soit à une échelle individuelle ou à une échelle de masse, n'est en grande partie que le résultat spontané du volume critique de pouvoir produit chaque fois que la masse humaine atteint une certaine ampleur, elle ne peut être empêchée que par un dispositif qui maintient la taille sociale, source du pouvoir, à un niveau sous-critique. Ceci peut être accompli de deux façons : par l'augmentation du pouvoir de contrôle au niveau du pouvoir provocateur, ou en attaquant le problème à sa racine en provoquant une diminution de la taille sociale. La méthode conventionnelle est de recourir à la première branche de l'alternative. Elle met en place des forces de police assez grandes pour correspondre à tout moment au pouvoir latent de la communauté. C'est simple dans des petites unités sociales. Mais dans les grandes c'est aussi difficile que dangereux. C'est difficile parce que, comme l'histoire l'a montré, la fusion sociale dans des sociétés massives peut inopinément atteindre un tel degré qu'aucune police sur terre ne peut la contrer. Et c'est dangereux parce que, tant que le pouvoir de la police peut tout contrer, il possède lui-même le volume critique pour, tout en nous sauvegardant d'atrocités populaires, pouvoir à la place nous présenter les atrocités plus subtiles d'un état policier.

Ceci laisse comme seule méthode fiable pour faire face à la brutalité et à la criminalité à grandes échelles la deuxième alternative : l'établissement d'un système d'unités sociales d'une si petite taille que les accumulations et les condensations de pouvoir collectif au point critique ne puissent simplement pas arriver. La réponse n'est donc pas l'augmentation du pouvoir de la police, mais la réduction de la taille sociale - le démembrement de ces unités de société qui sont devenues trop grandes. Si nous voulons éliminer le taux de crime de Chicago, nous ne devons pas éduquer Chicago ou le peupler avec des membres de l'Armée du Salut. Nous devons éliminer les communautés de la taille de Chicago. De même si nous voulons décourager le développement d'attitudes et de philosophies qui ferment les yeux sur le crime , nous n'arriverons nulle part en répandant l'évangile. Nous devons détruire ces unités sociales trop grandes qui, par leur nature même, sont dirigées non par l'évangile, mais par la loi des probabilités conditionnée par le nombre.

4. La Cause de la Guerre

Si nous passons maintenant de la cause de la misère interne principale de la société à celle de sa misère externe principale - l'éruption périodique de la guerre d'agression - nous verrons que la théorie du pouvoir, ou atomique, ou de la taille fournit de nouveau des réponses plus satisfaisantes que les diverses autres théories. Les mêmes rapports causaux se révéleront encore une fois. De nouveau nous constaterons que les résultats effrayants du comportement d'une société est la conséquence non de mauvais desseins ou de mauvaises dispositions, mais du pouvoir qui est produit par une taille sociale excessive. Car chaque fois qu'une nation devient assez grande pour accumuler la masse critique de pouvoir, elle finira par l'accumuler. Et quand elle l'aura acquise, elle deviendra un agresseur, quels que soient son histoire précédente et ses intentions vers le contraire.

En raison de l'importance de ces rapports causaux et de l'utilisation qui est faite partout dans ce livre de leurs implications, définissons encore une fois la nature du volume critique de pouvoir et le rôle de la taille sociale sous-jacente, en le focalisant cette fois sur l'agression externe plutôt que l'atrocité interne. Par contraste avec la masse précisément définie de pouvoir nécessaire pour déclencher une explosion atomique, la masse critique de pouvoir nécessaire pour produire la guerre est de nouveau plus ou moins relative. Comme dans le cas d'accès criminels internes, elle varie avec la somme de pouvoir disponible pour n'importe quelle combinaison possible d'adversaires. Mais dès qu'elle est plus grande que cette somme dans l'évaluation de ceux qui la détiennent, l'agression semble résulter automatiquement. Inversement, au moment où le pouvoir d'une nation décline au-dessous du point critique, cette nation deviendra automatiquement, non pas pacifique, ce que, comme nous l'avons vu,  probablement aucune nation ne sera, mais paisible, ce qui est tout à fait aussi bien.

De plus, la même loi qui fait qu'une bombe atomique explose spontanément quand le matériau fissile atteint la taille critique, semble aussi faire qu'une nation devient spontanément agressive quand son pouvoir atteint le volume critique. Aucune détermination de ses leaders, aucune idéologie, même l'idéologie Chrétienne d'amour et de paix elle-même, ne peut l'empêcher d'éclater dans une guerre. De la même manière, aucun désir agressif et aucune idéologie, même l'idéologie du nazisme ou du communisme, comme il est mis en évidence plus loin dans ce chapitre, ne peuvent amener une nation à attaquer tant que son pouvoir reste au-dessous du volume critique. C'est toujours cet élément physique de pouvoir, dont la grandeur dépend de la taille de la communauté dont il découle et qui produit l'agression à un volume donné comme une conséquence inévitable. Il semble la cause de chacune et de toutes les guerres, la seule cause des guerres et toujours la cause des guerres.

Même l'étude historique la plus superficielle confirme cette relation. Il ne pourrait y avoir aucun peuple plus aimable sur terre aujourd'hui que les Portugais, les Suédois, les Norvégiens, ou les Danois. Pourtant, quand ils se sont trouvés en possession de pouvoir, ils ont attaqué chacun et n'importe qui avec une telle fureur qu'ils ont conquis le monde d'un horizon à l'autre. Ce n'était pas parce que, à la période de leur expansion nationale, ils étaient plus agressifs que d'autres. Ils étaient plus puissants. En d'autres temps, les Anglais et les Français étaient les principaux agresseurs du monde. Quand ils eurent le volume critique de pouvoir qui leur permettait d'échapper à l'agression, ils ont aussi tout ravagé devant eux par le feu et l'épée jusqu'à ce qu'une part énorme de la surface de la terre soit la leur. La seule chose qui les ait finalement arrêtés fut leur incapacité, leur manque de pouvoir, à aller plus loin. En encore d'autres temps, des peuples comme les Hollandais étaient paisibles en Europe où leur pouvoir était sous-critique et agressifs dans des régions distantes où leur pouvoir relatif était critique. Plus récemment, et c'est la seule distinction et leur seule différence, l'Allemagne et la Russie sont apparu comme les champion des agresseurs. Mais la raison de leur belligérance était toujours la même. Ce n'est pas leur philosophie qui les a conduits à la guerre, mais leur grand pouvoir soudainement acquis avec lequel ils ont fait ce que chaque nation dans une condition semblable avait fait précédemment - ils l'ont utilisé pour l'agression.

Cependant, tout comme l'Allemagne puissante était aussi agressive que d'autres, l'Allemagne faible était aussi inoffensive. Le même peuple qui a envahi le monde avec les soldats formidables du formidable Reich d'Hitler, formaient extérieurement la plus inoffensive des sociétés humaines tant qu'ils ont vécu divisés en petites principautés jalouses et indépendantes comme Anhalt-Bernburg, Schwarzburg-Sondershausen, Saxe-Weimar, ou Hohenzollern-Sigmaringen. Ils avaient leurs petites guerres, bien sûr, mais rien qui les aurait marqués comme différents des Italiens de Parme, des Français de Picardie, des Anglais du Devonshire, ou des Celtes de Cornouailles. Là où ils ont échappé à l'unification productrice de pouvoir de Bismarck, ils sont restés paisibles même pendant les périodes des deux guerres mondiales comme il a été démontré par les habitants du Liechtenstein et de la Suisse. Se maintenant dans des frontières si étroites qu'ils sont incapables par la force des circonstances de jamais acquérir du pouvoir à moins qu'ils ne découvrent comment faire des bombes atomiques avec les cailloux de leurs ruisseaux de montagne, ces deux tribus allemandes sont pour toujours condamnées à être, en tant que peuples, parmi les plus paisibles bien que, comme individus, ils sont susceptibles de dépasser même un Irlandais comme amateurs d'une bonne bagarre. Et les Allemands du Reich lui-même, privés de tout pouvoir comme ils étaient après la Deuxième Guerre Mondiale, ont menacé de devenir de nouveau aussi paisibles dans les années cinquante que les Anhalters il y a cent ans. D'où la série extraordinaire de victoires socialistes aux élections, qui étaient si embarrassantes pour tant de nos commentateurs qui étaient incapables de comprendre comment un parti pouvait gagner sur une plate-forme presque agressivement antimilitariste dans un pays amoureux de la guerre. Clairement, privés de pouvoir, même les agressifs Allemands ne voient aucun charme dans un destin militaire de même que, dotés de pouvoir, même les saints Indiens ont manifesté dans leurs campagnes d'intimidation contre Hyderabad, le Cachemire et le Népal, qu'ils ne rechignent pas aux plaisirs de la guerre. C'est seulement face aux apparemment tout-puissants Chinois et Russes que les disciples de Gandhi pratiquent ce qu'ils prêchent - l'amour de la paix.

Nous voyons ainsi que ce phénomène semble invariable aussi bien qu'universel, selon lequel le danger d'une agression surgit spontanément, indépendamment de la nationalité ou de la disposition, dès que le pouvoir d'une nation devient si grand que, dans l'évaluation de ses leaders, il a dépassé le pouvoir de ses adversaires éventuels. Cette évaluation, qui a déjà été mentionnée, mais pas soulignée, semble présenter un élément subjectif et psychologique indiquant que le fait objectif du pouvoir physique seul n'est pas tout ce qui est nécessaire pour causer son explosion dans la guerre. Il doit être couplé avec la croyance que le volume critique de force a en réalité été atteint, puisque sans une telle conviction, même le pouvoir le plus grand n'en est pas un  tandis que, avec elle, une force même inférieure peut fournir l'impulsion d'agression. C'est vrai, mais ne devrait pas obscurcir le fait que la source d'agressivité se trouve néanmoins dans le domaine non psychologique, mais physique. Et cela exclusivement, puisque la simple croyance d'avoir le pouvoir ne peut évidemment pas être engendrée sans la réalité du pouvoir; et la réalité du pouvoir, d'autre part, est telle que, à un niveau donné, elle entraîne la croyance correspondante en son existence et, avec elle, l'idéologie agressive correspondante dans n'importe quelles circonstances et même dans le plus timide des peuples. La  seule signification du facteur psychologique consiste en ce qu'il brouille les limites précises de la masse critique de pouvoir - par contraste avec la limite de masse précise du matériau fissile - avec une zone marginale d'une certaine profondeur dans laquelle l'explosion agressive peut arriver n'importe où, selon que les leaders sont plus ou moins certains d'avoir acquis le volume nécessaire. Les plus confiants pousseront leurs nations dans la guerre près de la limite intérieure et les plus hésitants, croyant être plus pacifique alors qu'ils sont simplement moins confiants, près de la limite extérieure.

Cet élément subjectif qui, créé par le pouvoir et croissant en proportion de son ampleur, joue dans les limites de la marge critique comme son détonateur, explique pourquoi, de temps en temps, même un pouvoir colossal semble paisible - quand il est incertain de sa force réelle. Il explique aussi pourquoi de temps en temps plusieurs nations deviennent agressives simultanément. Cela arrive chaque fois que, comme dans le cas de la Guerre Franco-Prussienne, chacun en même temps acquiert l'idée qu'il est devenu plus fort que l'autre. En encore d'autres temps, une nation seule peut devenir agressive. C'est le cas quand non seulement ses propres leaders, mais les leaders de ses victimes aussi, pensent que son pouvoir est invincible. C'est arrivé en France sous Napoléon et en Allemagne sous Hitler. Cela explique finalement des agressions comme celle de la Corée du Nord qui est devenue inévitable au moment où les Etats-Unis, en se retirant de la Corée du Sud, ont produit la condition qui a transformé la masse de pouvoir du Nord précédemment sous-critique en une masse critique. Comme la théorie du pouvoir aurait rendu cette agression prévisible avec une certitude mathématique, son acceptation aurait bien pu empêcher cette catastrophique bataille préalable à la Troisième Guerre Mondiale 9.

Ainsi nous voyons que l'histoire est pleine de cas montrant comment des peuples précédemment paisibles sont soudainement et inexplicablement devenus des sauvages agressifs, et des agresseurs les défenseurs angéliques de la paix. Il n'y a pas un seul cas où leur fatidique changement d'attitude puisse être attribué à des influences barbarisantes ou civilisatrices. Le mystère de leur inclination à la guerre a toujours été leur acquisition soudaine de pouvoir, comme le mystère de leur conversion aux voies abandonnées de la paix a toujours été leur perte soudaine de pouvoir. Rien d'autre n'a jamais compté.
 

5. Ne Nous Soumets Pas à la Tentation

Malheureusement, comme nous l'avons vu dans le Chapitre 1, tout cela contredit la doctrine admise selon laquelle le pouvoir n'explose pas dans les mains de n'importe qui. Seuls les mauvais pays, les mauvais hommes, ou les hommes infectés par de mauvaises idéologies cèderaient à la tentation associée au fait de détenir un explosif. Pas les bons. En conséquence, au lieu d'attaquer le problème par son aspect physique, qui suggérerait que la seule façon d'empêcher la guerre est d'empêcher l'organisation de sociétés si grandes qu'elles peuvent accumuler la masse critique de pouvoir, la plupart de nos théoriciens et diplomates continuent d'essayer de l'attaquer sur un plan moral. Ils veulent nous transformer tous en camarades bons et convenables en nous donnant une éducation plus saine ou en faisant apparaître devant nos yeux les conséquences des mauvais actes. Cela accompli, ils estiment que la paix du monde serait assurée. Ils n'admettront pas que, comme la possession du pouvoir est l'élément qui cause la mauvaise conduite, son absence est le seul élément qui assure notre vertu. Car l'idée de lancer l'explosif ne vient pas de notre attitude philosophique, mais du fait que nous le tenons.

Quoique beaucoup d'entre nous refusent d'accepter les implications de ce raisonnement quand ils pensent en termes politiques, dans nos relations quotidiennes nous les avons adoptées à tel point que nous ne les considérerions guère comme une grande découverte. Les Allemands ont décrit ce rapport de cause à effet dans un dicton significatif : Gelegenheit macht Diebe - l'occasion fait le larron - indicant que c'est l'occasion qui fait que nous nous conduisons mal, non une quelconque sorte de dépravation. Et l'occasion n'est, bien sûr, qu'un autre mot pour le volume apparemment critique de pouvoir. Même un voleur confirmé ne volera pas s'il n'a aucune chance de s'échapper. De l'autre côté, même un homme honnête se conduira mal s'il en a l'occasion, le pouvoir de le faire.

Ceci explique pourquoi tous, et les bons même plus que les méchants, nous prions le seigneur de ne pas nous soumettre à la tentation. Car nous savons mieux que beaucoup de théoriciens politiques que notre seule sauvegarde contre la chute n'est pas la stature morale ou la menace de punition, mais l'absence d'occasion. Cela explique aussi pourquoi les mères du monde entier ont toujours décidé que la seule façon de protéger leur confiture des mains de leurs enfants est de la mettre hors de portée de leur pouvoir. Aucune histoire du garçon mythique qui résista à la tentation de voler une pomme non surveillée et qui la reçut en récompense de sa victoire sur lui-même, ne produira jamais des résultats comparables. C'est vrai, certains peuvent développer une extraordinaire puissance de volonté et rester bons par pure fermeté intellectuelle; mais le simple fait qu'eux, aussi, doivent mener de dures batailles contre les forces de l'occasion montre le caractère élémentaire de ces forces. Le tout premier péché de l'homme, le péché originel, a consisté dans l'utilisation du pouvoir de se saisir du seul fruit interdit parmi tous les autres. Aucun avertissement, aucun appel à la raison, même la menace de la perte du paradis, n'ont empêché Eve de chuter. Et rien n'a changé à cet égard depuis l'aube de l'histoire. Car la vertu et le vice ne sont pas des qualités internes de l'âme humaine qui pourraient être sous l'influence de l'esprit sauf à un degré insignifiant à la marge, mais la réponse automatique et le réflexe à une condition purement externe- un volume donné de pouvoir.

Si nous en doutons encore, il nous suffit de nous souvenir des petits ou des grands péchés que nous avons commis dans le passé. Qui de nous n'a pas volé de sucrerie étant enfant ? En devenant plus vieux, nous devenons plus sages et conscients du comportement moral, mais ce qui nous rend meilleur n'est ni le vieillissement, ni l'instruction. C'est la disparition graduelle des occasions tentantes. Dès qu'une occasion accidentelle nous tombe sur les genoux même dans nos dernières années, nos instincts primitifs sont de nouveau immédiatement au travail. Par exemple quand les plus dignes d'entre nous commencent à voler des livres, non aux librairies, où les occasions sont rares et les conséquences embarrassantes, mais à nos meilleurs amis. Presque tous parmi nous avons à un moment ou un autre fraudé avec jubilation  dans les transport publics, utilisant la carte d'abonnement non transférable d'une autre personne, ou en échappant d'une autre manière au paiement chaque fois que possible. Moi-même, avec un certain nombre de collègues professeurs, j'avais l'habitude d'être un grave contrevenant à cet égard 10. Les policiers qui, étant en chage de l'exécution de la loi, ont aussi une chance unique de la violer sans danger de détection, sont pour cette raison professionnellement parmi les pires violateurs de nos codes pénaux, comme les scandales policiers périodiques dans la plupart des grandes villes du monde le montrent. Les employés de banque, aussi soigneusement choisis sont ils, sont de même si continuellement exposés à la tentation que, selon le Président Truman, il y a eu en 1951 "quelque chose comme 600 détournements de fonds" dans cette profession, la plus conservatrice aux Etats-Unis. "Un directeur de banque sur 300  s'est avéré véreux" 11. On devrait supposer qu'au moins les travailleurs et les délégués idéalistes des Nations Unies devraient être résistants aux petites malhonnêtetés de l'homme. Pourtant, eux aussi semblent ne pas être au-dessus des autres. Selon un article de Time, "la Direction du Transport de New York rapporta qu'en 1946, tandis que les délégués des Nations Unies étaient en réunion dans la ville, les tourniquets de métro avaient absorbé 101 200 pièces de monnaie étrangères 12.

Ainsi, ce que Bernard Shaw disait de la moralité d'une femme, que c'est simplement son manque d'opportunités, s'applique à toutes nos vertus. Nous nous abstenons de nous conduire mal seulement si et tant que, l'occasion manque. Quand elle surgit sous une forme non équivoque, seuls les saints parmi nous sont capables de résister. Et parfois probablement même pas eux, si on en juge par des incidents tels que celui rapporté de Pensacola, Floride, où "Henry Moquin, détective privé et ex-président d'un club civique d'East Pensacola Heights , plaida coupable d'un vol de cigares à un aveugle" 13. Quand j'étais enfant, j'étais considéré comme un parangon de vertu par mes parents qui doivent avoir été complètement inconscients de la joie secrète que j'avais à casser les carreaux. Je n'en cassais pas beaucoup parce que les occasions n'étaient pas trop abondantes. Mais une fois une averse de grêle a cassé plusieurs de nos fenêtres de chambre à coucher qui consistaient en innombrables petits carreaux tenus ensemble en une jolie mosaïque par un treillis de cadres de plomb comme on trouve dans les églises. Étant seul dans la maison et sans personne dans les rues, je suis soudainement devenu conscient que mon pouvoir avait atteint la masse critique. C'était une occasion magnifique. J'ai ramassé un tas de cailloux dans le jardin, suis sorti dans la rue et me suis ensuite livré à l'orgie la plus plaisante de cassage de carreaux de toute ma vie. Quand mes parents sont revenus, je semblais naturellement aussi innocent qu'on est supposé l'être à cet âge tendre et j'acquiesçai tristement quand mon père se plaignit que la tempête semblait avoir joué à ravager notre maison. Tout aurait été parfait si je n'avais laissé échapper un détail. Les grêlons fondent, mais les cailloux pas. C'est eux que mon père trouva répandus sur notre plancher de chambre à coucher. Donc je n'ai pas échappé à mon méfait au bout du compte, mais le fait est que je l'avais cru. Si je m'abstiens de commettre des méfaits semblables maintenant, ce n'est pas parce que mon sens moral et de la propriété d'autrui s'est amélioré. C'est parce que ça paraîtrait ridicule pour un professeur d'économie d'être attrapé à casser les carreaux de son université. Autrement dit, je n'ai pas vraiment le pouvoir de le faire. Si je l'avais...

Tant que nous pensons en termes d'expérience personnelle, nous comprenons parfaitement ce que le pouvoir critique nous fait. Quoique certains puissent avoir tant manqué d'occasions qu'ils n'ont jamais été témoin du frisson de leur propre réaction à la possession du pouvoir, certainement la plupart d'entre nous ont été témoin de telles réactions chez d'autres, comme par exemple chez des chauffeurs de taxi, des liftiers, des employés, ou des serveurs pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Une fois que l'étendue de leur autorité sur leurs clients leur est apparue, ils se sont transformés de serviteurs du public en ses maîtres insultants. Sous l'impact de la pénurie de leurs services produite par la guerre et de l'apparition résultante de leur pouvoir, j'ai vu même des représentants de l'YMCA, une des plus humbles et Chrétiennes de toutes les institutions, se pervertir eux-mêmes en Napoléons d'agressivité, en Hitlers d'arrogance et en Himmlers de sadisme, témoignant dans des milieus les plus inattendus de cette attitude vile et universelle que Shakespeare a si bien décrite dans le grand monologue d'Hamlet comme  l'insolence de la fonction. Le pouvoir qui va avec la fonction transformera n'importe lequel d'entre nous en Prussiens 14. Et le pouvoir militaire, un pouvoir assez grand pour nous donner des raisons de croire qu'il ne peut pas être contré, transformera n'importe lesquel d'entre nous en agresseurs.
 

6. Pourquoi les Dirigeants de la Russie sont hors de Portée de la Raison

Reconnaître ceci semble d'importance essentielle. En effet, tant que nous ignorons la nature et le rôle du pouvoir, nous attribuerons ses conséquences à de fausses causes comme la disposition changeante de l'esprit humain et chercherons son remède dans la mauvaise direction. C'est en fait ce que beaucoup de nos diplomates sous l'influence de théories obsolètes mais tenaces continuent à faire. Ayant finalement découvert que le danger actuel de guerre n'émane plus des Allemands jusqu'aux seuils desquels ils l'ont pisté jusqu'à si récemment, ils l'attribuent maintenant aux Russes et en particulier à l'ambition dépravée et à l'état d'esprit d'un groupe obstinément mauvais de leaders communistes. En conséquence, ils essayent de nouveau ce que, autrefois, ils ont tenté en vain avec les leaders nazis. Ils entreprennent de changer leurs dispositions dangereuses par l'apaisement, les appels à la raison et à l'humanité, la force des arguments et, si tout échoue, la menace de les remplacer. Mais même s'ils devaient réussir sur toute la ligne, le danger de guerre ne serait pas plus dissipé qu'il ne l'était par la suppression des leaders nazis. Car la Russie suivrait la même politique d'agression si elle était menée par un groupe de saints, de même que l'Allemagne a été menée sur le chemin de l'agression non seulement par Hitler, mais aussi par l'Empereur Guillaume qui, à la différence du Führer malappris et blasphématoire, était, sinon tout à fait un saint, au moins un croyant dévot et le chef de l'église Protestante de son pays. La Russie, par sa présente taille génératrice de pouvoir, serait un danger pour la paix du monde même dans les mains d'un proconsul américain, comme la Gaule antique était une menace pour Rome dans les mains de n'importe qui, particulièrement dans les mains compétentes des propres généraux de Rome.

Le danger présent pour la paix du monde ne se trouve donc pas dans un état d'esprit agressif, mais dans l'existence d'une masse presque critique de pouvoir qui aurait produit l'état d'esprit agressif même s'il n'avait pas déjà été là. En conséquence, si les dirigeants russes agissent comme ils le font, ce n'est pas parce qu'ils sont mauvais, ni parce qu'ils sont communistes, ni parce qu'ils sont Russes. Ils agissent agressivement parce qu'ils sont sortis de la Deuxième Guerre Mondiale avec un si formidable degré de pouvoir social qu'ils pensent ne pas pouvoir être arrêtés par aucune combinaison possible d'opposants, ou qu'il y aura un temps dans le proche avenir où ils ne pourront plus être arrêtés. Partout où et chaque fois qu'ils ont eu cette conviction dans le passé récent, ils ont attaqué, envahi et fait la guerre. La Finlande, l'Estonie, la Lettonie, la Lithuanie, la Tchécoslovaquie et les autres satellites sont tous des monuments au pouvoir russe, pas à la mentalité russe ou à l'endoctrinement communiste. Si Moscou n'a pas attaqué d'autres petits états comme la Grèce, l'Iran, ou la Turquie, c'est seulement parce que ces pays sont renforcés par le pouvoir formidable des Etats-Unis, dont les maîtres du Kremlin ne sont pas encore convaincus qu'il peut être défié impunément. Mais dès qu'ils arriveront à cette conviction, la Troisième Guerre Mondiale aura commencé.

On dit que les dirigeants réalistes du Kremlin ne répéteraient pas l'erreur d'Hitler de faire la guerre au monde entier. En fait c'est Staline lui-même qui l'a déclaré. Mais Hitler, aussi, a dit qu'il ne répéterait pas l'erreur du Kaiser de mener une guerre sur deux fronts à la fois, ou l'erreur de Napoléon de se laisser absorber dans l'immensité sans fond de la Russie. Pourtant, au bout du compte, il a commis ces deux erreurs. Et Napoléon a dit qu'il ne mettrait pas en danger son empire en attaquant le Tsar russe, avec qui il pensait initialement qu'il serait plus sage de partager plutôt que de se disputer le monde. Pourtant, il l'a fait. Ceci indique-t-il que tous ces génies des conquêtes avaient soudainement perdu leur équilibre mental ? En aucun cas! Cela démontre simplement qu'aucune vision, sagesse, ou intelligence ne peuvent retenir le pouvoir une fois qu'il a atteint le volume critique. La seule façon d'empêcher l'agression n'est alors pas de menacer de destruction ou de faire appel au bon sens et à l'humanité des leaders, mais en retirant la bouilloire, dans laquelle elle bout, loin de la cuisinière de pouvoir, de même que la seule façon d'empêcher de l'eau de bouillir, une fois qu'elle a atteint une certaine température, n'est pas de faire appel à sa fraîcheur naturelle, mais de la séparer de la source qui a causé sa condition - la chaleur.

Tant Napoléon qu'Hitler étaient ainsi probablement tout à fait sincères dans leurs déclarations précédentes de modération parce que, au début de leurs guerres, leur pouvoir n'était pas tel qu'ils auraient été capables de tout gérer. Il avait atteint la taille critique seulement par rapport à certains états, mais pas par rapport au monde entier. Donc ils étaient d'abord agressifs seulement contre ceux avec qui ils pouvaient avoir affaire sans risque. Mais chaque conquête a augmenté leur pouvoir jusqu'à ce qu'à la fin il soit si grand qu'ils avaient toute raison de croire qu'aucune combinaison hostile sur  terre ne restait pour les arrêter. C'est le moment où les deux ont commis ce qui semblait plus tôt de la folie mais qui n'était plus de la folie. Pour la même raison les réalistes solides du Kremlin essayeront de conquérir le monde en dépit des précédents exemples d'échecs et de leur propre résolution d'être plus sages que leurs prédécesseurs. Quand le niveau de pouvoir les atteindra, l'inévitable arrivera. À la masse critique, le pouvoir russe éclatera spontanément même en absence d'une détonation délibérée par le Kremlin. La seule chance de l'empêcher sans dégonfler ce pouvoir est de créer un pouvoir contenant, une sorte de police de saturation, d'ampleur égale. Ceci, en fait, est notre actuelle méthode pour préserver la paix. Mais à une échelle si énorme, l'équilibre est si précaire que la détonation pourrait se produire tout aussi aisément dans le pouvoir contenant. Car tout ce qui s'applique à la Russie s'applique aussi aux Etats-Unis. C'est pourquoi, malgré notre désir de paix, la Russie craint avec autant de raison le pouvoir américain que nous le faisons du sien et ses déclarations de paix sont tout à fait probablement aussi sincères que les nôtres.

C'est ainsi toujours la masse critique de pouvoir qui transforme les nations en agresseurs, tandis que l'absence du pouvoir critique semble toujours la condition qui les rend paisibles. Le fait d'être paisible n'est donc pas une attitude mentale ou une qualité acquise qui peut nous être inculquée. Il nous tombe automatiquement dessus comme résultat de la faiblesse physique. Les tribus les plus sauvages sont paisibles quand elles sont faibles. Mais, pour la même raison, les peuples civilisés deviennent des sauvages quand ils sont forts. Comme un surdosage de poison n'est sans danger dans le corps de personne, quelque sain et en bonne santé qu'il puisse être, de même le pouvoir n'est sans danger dans les mains de personne, même dans celles d'une police chargée de la tâche de prévenir les agressions.

* * *

Mais pour ne pas perdre de vue de l'élément causal primaire, revenons de l'aspect du pouvoir, souligné dans les quelques dernières pages, à l'aspect de la taille de la théorie expliquant la guerre et récapitulons encore une fois brèvement la signification de celle ci. Étant une force physique et dépendant pour son ampleur de l'ampleur de la société dont il découle, le pouvoir peut s'accumuler au point critique seulement dans une société de taille critique. La question est : que comprenons-nous exactement par la taille sociale ? Qu'est ce qui est plus grand et qu'est-ce qui est plus petit ? Considérant que la taille sociale est une fonction de la taille physique et que la particule ultime de laquelle une unité de pouvoir peut être extraite est le membre individuel d'un groupe donné, la taille sociale doit être d'autant plus grande qu'est plus grand le nombre de la population. La société socialement la plus grande est celle ayant le nombre physiquement le plus grand de personnes. Et la société critique est celle qui a une population plus grande que la somme des populations qui peuvent être alignées contre elle.

Cependant, tant que différentes sociétés se trouvent à des niveaux différents de développement, un certain nombre de concepts qualificatifs doivent être introduits dans l'évaluation de la taille effective, ou utilisable, ou sociale, d'un groupe. Car avant l'accomplissement de niveaux de développement identiques, la taille sociale de communautés différentes n'est pas nécessairement égale à leur taille physique. Comme on l'a montré plus haut, une société plus dense peut alors pour un certain temps être socialement plus efficace et puissante qu'une autre numériquement plus grande; une société progressiste peut être plus grande qu'une retardée; une société plus rapide peut être plus grande qu'une plus lente; et une société plus fortement organisée peut être plus grande qu'une moins organisée. Ceci explique pourquoi une minorité bien organisée peut fréquemment constituer socialement une majorité, ou pourquoi des groupes moins populeux ont été historiquement souvent plus agressifs que des plus populeux. Car dans les temps de transition, l'organisation (comme également la densité et la vitesse) agit comme un multiplicateur du nombre de la population et un accélérateur dans l'accomplissement d'une plus grande taille sociale, extrayant une énergie plus grande d'un nombre égal de particules de pouvoir simplement en les réarrangeant d'une façon plus efficace. Cependant, comme les nations deviennent de plus en plus populeuses, la densité, la vitesse et l'organisation finiront par survenir spontanément même en absence d'un effort délibéré, de sorte que dans le dernier stade de développement - tel qu'apparemment il est  actuellement atteint par un nombre croissant de sociétés contemporaines - la taille sociale égalera de nouveau la taille physique, avec les sociétés numériquement plus grandes qui seront socialement les plus puissantes. Et étant plus puissantes, elles développeront plus aisément que des sociétés plus petites les diverses misères et complexités sociales, dont l'analyse est le sujet de cette étude.

Un dernier élément d'ajustement qui devrait être mentionné pour la complétude dans l'évaluation du pouvoir social effectif concerne la distance géographique de l'emplacement de son exercice à celui de son origine. Car le pouvoir effectif, comme le son ou la lumière, diminue quand la distance augmente. Cela explique pourquoi les empires, quoiqu'ils puissent conserver leur position de grande puissance au centre, commencent invariablement à s'effondrer à la périphérie en raison du développement de pouvoirs locaux même mineurs. Les colonies américaines, à partir d'une relativement petite population, purent donc néanmoins développer une supériorité critique et attaquer le pouvoir britannique qui, quoiqu'énorme en Europe, était seulement un murmure à la distance de 4500 kilomètres. Si le pouvoir social effectif n'avait pas été inversement proportionnel à la distance de son centre, les colons américains n'auraient guère commencé à cultiver l'idée que les impôts avec la représentation sont plus agréables que les impôts sans représentation.
 

7. Objections à la Théorie du Pouvoir

Beaucoup de gens exprimeront des objections contre la théorie de la misère sociale créée par le pouvoir ou par la taille en raison du fait que cela ressemble trop à une interprétation matérialiste de l'histoire. Et c'en est une. Mais il n'y a rien de mal à cela. Le simple fait que l'interprétation matérialiste a été inventée par Marx ne signifie pas qu'elle est indéfendable. Et toute interprétation matérialiste n'est pas nécessairement athée. Celle-ci ne l'est pas. Nous vivons dans un univers matériel, donc pourquoi y aurait il quoi que ce soit d'étrange dans l'idée que des circonstances matérielles ont des influences irrésistibles sur notre comportement ? C'est Dieu, et pas Karl Marx, qui a créé les choses ainsi. C'est par nos sens et par la matière qu'Il nous communique les manifestations de Son existence. Ses directives nous sont transmises par des choses et les lois incarnées dans des choses. Considérer Sa création physique comme sans signification dans l'interprétation des processus humains et sociaux semblerait donc beaucoup plus blasphématoire que l'interprétation Marxiste, qui est insatisfaisante moins parce qu'elle est fausse que parce qu'elle est incomplète. Il nie Dieu, mais au moins il accepte la splendeur et le sens de Sa conception - ce qui ne peut pas toujours être dit de ses détracteurs. Comme Churchill nous en a avertis, bien que nous donnions leur forme à nos constructions, nos constructions nous donnent notre forme.

Une interprétation matérialiste de l'histoire ne prive pas non plus l'homme de la responsabilité morale de ses actes, ou de son influence sur les développements historiques. Quoique notre comportement puisse n'être qu'une réponse à une condition physique externe comme la quantité de pouvoir ou, plus fondamentalement, la taille de la société, nous avons tant l'intelligence que la liberté d'action pour déterminer la nature des conditions physiques qui produiront nos réponses. Si notre intelligence nous dit qu'un certain degré de pouvoir nous corrompt tous, nous n'avons  besoin que d'utiliser notre liberté d'action pour faire en sorte que le volume de pouvoir corrupteur n'entre pas en notre possession. Et si nous savons que le volume de pouvoir corrupteur peut s'accumuler seulement dans les sociétés qui sont devenues trop grandes, rien ne nous empêche d'être encore plus sage et de faire en sorte que des accumulations sociales ne croissent pas au-delà de leurs limites critiques. Ulysse, sachant qu'aucun être humain ne pouvait résister aux chants des sirènes, n'était pas, pour autant, condamné à devenir la victime désespérée d'une circonstance physique ensorcelante. En appliquant son bon sens et sa liberté d'action, il a bouché les oreilles de ses marins pour qu'ils ne puissent pas entendre ses ordres. Il s'est alors privé du pouvoir d'exécuter un acte, autrement inévitable, de folie en ayant son corps robuste enchaîné à un mât au passage de l'île dangereuse. Il n'y a rien dans une interprétation matérialiste de l'histoire qui pourrait être interprété comme une excuse à l'échec de l'homme à appliquer son esprit au changement d'un environnement socio-physique corrupteur d'une telle façon que les réactions humaines fâcheuses cessent automatiquement, et que des réactions plus appropriées surgissent automatiquement.

Bien que la théorie présentée ici représente une interprétation matérialiste, elle n'est donc ni amorale, ni athée. Ni Marxiste. Selon Marx, la cause principale qui explique tant le changement historique que, en parallèle, nos changements d'actions , d'attitudes et d'institutions, est le changement  de notre mode de production. Selon la théorie qui est à la base de l'analyse de ce livre, c'est le changement de taille de la société. Si la théorie de Marx représente principalement une interprétation économique, la théorie de ce livre représente principalement une interprétation sociale ou, à cause de son accent sur des grandeurs physiques, une interprétation  physique, ou socio-physique, de l'histoire. Elle tente de remplir les vides laissés ouverts par l'approche Marxiste. Cela ne signifie pas que l'interprétation Marxiste ne peut pas expliquer beaucoup de chose. Elle le fait. En fait, c'est un des outils les plus lucides de compréhension jamais développés. Mais il y a des secteurs fondamentaux dans lesquels elle échoue.

Ainsi, tandis que le mode de production Marxiste donne une explication hautement convaincante des changements dans des périodes historiques données, il n'a jamais été capable d'expliquer d'une manière satisfaisante des changements entre des périodes historiques. En apparaissant toujours comme un deus ex machina, il peut trouver une raison à tout sauf à la cause de sa propre apparition et de son déclin. Il n'offre aucune explication, par exemple, selon laquelle le mode de production des sociétés primitives par subsistance autosuffisante devrait avoir cédé la place aux méthodes de spécialisation interdépendantes. La théorie de la taille, au contraire, rend la réponse tout à fait simple. Car la spécialisation semble n'être que l'adaptation spontanée du mode de production aux possibilités et aux pré-requis d'une société qui a atteint une certaine taille physique. De nouveau, voyant la vie calme et charmante et les institutions invariables du Moyen Age dans le contexte de la lenteur du mode de production du travail artisanal, l'approche Marxiste est pleine de subtilité. Mais encore une fois elle échoue à offrir une raison de l'apparition et de l'application durable du mode de travail artisanal lui-même. En voyant le problème dans le contexte de la taille sociale par contre, nous pouvons comprendre non seulement la vie sociale calme du Moyen Age avec toutes ses implications de pensée et d'habitude, mais aussi le mode de production calme du travail artisanal. Car un mode de vie calme avec sa religiosité associée, ses aimables politesses, son respect pour l'accomplissement et la hiérarchie, son concept du juste prix, du salaire juste, sa culpabilité associée au prêt à intérêt et finalement sa méthode pondérée de gagner les moyens de sa subsistance, sont tous des réflexes caractéristiques non tant d'activités économiques que de la vie dans de petites communautés. Au contraire, les idéaux comme l'égalité, l'uniformité, le socialisme, le divorce facile, que l'interprétation Marxiste attribue à l'effet de nivellement de la fabrication en série et de l'interchangeabilité de gens manipulant des machines, peuvent être beaucoup plus facilement compris si nous pensons à eux, comme au mode de production de masse lui-même, comme les conséquences des pré-requis de la vie dans de grandes sociétés et de l'effet de nivellement de grandes multitudes. En atteignant la limite à laquelle des sociétés en croissance ne peuvent plus satisfaire leurs besoins par la production manuelle, ils produisent automatiquement le climat égalitaire, matérialiste, semi-païen, inventif dont le mode de production mécanique n'est pas la cause, mais la conséquence.

Tandis qu'il n'y a aucun doute que le mode de production agit comme une influence secondaire importante, un multiplicateur et un accélérateur de tendances et est donc toujours utile dans l'analyse historique, en tant que cause principale il semble n'avoir pas une signification plus grande que celle que Marx a attribué aux idées politiques ou aux institutions légales. Comme les chapitres précédents l'ont montré en ce qui concerne certaines misères et philosophies sociales, et comme les chapitres suivants le rendront de plus en plus clair en ce qui concerne un certain nombre d'autres secteurs des attitudes économiques, culturelles, politiques et philosophiques, d'impact bon aussi bien que mauvais, la cause principale qui influence l'histoire humaine et son action apparaîtra, en dernière analyse, presque toujours être la taille du groupe dans lequel nous vivons. Parce que Marx l'a ignoré, son analyse par ailleurs si brillamment raisonnée a mené à ces erreurs de calcul embarrassantes que ses adversaires ne se fatiguent jamais de souligner (alors qu'eux-mêmes témoignent en même temps qu'ils ne font que rarement le lien). Il pensait, par exemple,  que le socialisme, se développant comme le sous-produit indésirable de la production de masse capitaliste, surgirait d'abord dans le pays capitaliste le plus avancé. En réalité il a surgi d'abord en Russie, le plus retardé. Mais la Russie était le plus grand - ce qui explique l'erreur de calcul. Car le socialisme, avec ses plans d'intégration et ses contrôles sociaux, est le sous-produit naturel non d'un mode de production, mais d'une société dont l'étendue et les unités de travail sont devenues si grandes que le mécanisme auto-équilibré d'une multitude d'activités individuelles concurrentes a cessé de fournir une structure ordonnée 15. Marx pensait également qu'une augmentation de la concurrence mènerait à la fin de la concurrence, une augmentation de l'accumulation du profit à la fin du profit, une augmentation de la production capitaliste à l'impossibilité de vendre le produit, avec le résultat que le capitalisme serait détruit par ses propres fins. Cela a semblé vrai d'un certain nombre de grands pays qui, dans le monde entier, ont montré une tendance à l'augmentation de la socialisation. Mais cela n'a pas été vrai des petits. La Suisse est aussi capitaliste et saine que jamais. Et la raison en est que le vrai germe de destruction n'est pas la concurrence, mais, comme Marx lui-même doit l'avoir senti à en juger par l'expression de ses contradictions capitalistes célèbres, l'augmentation de la concurrence; pas le profit, mais l'augmentation du profit; pas le capitalisme, mais la croissance illimitée du capitalisme. Mais pour que le germe puisse grandir jusqu'à la limite de la destruction, il exige en premier lieu un hinterland social assez grand pour permettre une telle croissance. Les défauts embarrassants de l'analyse Marxiste semblent donc tous résolus quand nous remplaçons le mode de production par la taille sociale comme influence causale primaire du développement historique.

Beaucoup élèveront une objection à la théorie du pouvoir ou de la taille, également en raison du fait qu'elle est basée sur une interprétation excessivement pessimiste de l'homme. Ils prétendront que, loin d'être inspiré et séduit par le pouvoir, nous sommes généralement et principalement animés par les idéaux de justice, décence, magnanimité, et ainsi de suite. C'est vrai, mais seulement parce que la plupart du temps nous ne possèdons pas le pouvoir critique nous permettant d'échapper à l'indécence. Nous nous comportons simplement parce que nous savons que le crime ne paye pas et que, avec le pouvoir limité à notre disposition, il est plus profitable de l'utiliser pour le bien que pour le mal.

Cette affirmation n'est cependant pas plus une insulte contre l'humanité que le concept d'Adam Smith selon lequel l'entrepreneur capitaliste est un intrigant rusé qui n'a rien en tête que son intérêt propre et la préparation d'une conspiration chaque fois qu'il le peut pour s'enrichir sur le dos du consommateur. Il semble que nous soyons simplement comme cela. Pourtant Adam Smith n'a vu aucune raison d'attaquer la liberté de l'individualisme capitaliste sur cette base. Au contraire, il était son plus solide défenseur. Il savait que la mesquinerie individuelle était contrée par le dispositif autocorrectif de la concurrence, qui n'est rien d'autre qu'un mécanisme pour maintenir le pouvoir de l'entrepreneur dans des proportions dans lesquelles il ne peut faire aucun dégât. C'est à cause de son incapacité de faire le mal, pas à cause d'une vertu supérieure, que le chercheur de profit capitaliste se comportera paradoxalement comme s'il était guidé par une main invisible pour bien servir la société. Puisqu'un mauvais service ne rapporterait pas de profit, il devient altruiste par pur égoïsme. Mais chaque fois qu'il trouve l'occasion de s'en échapper en conspirant contre ses semblables, il la saisira avec plaisir, comme il a été montré par ceux qui ont réussi à devenir monopolistes. En raison de la grande taille de leurs unités de travail, eux seul dans une société capitaliste concurrentielle ont le pouvoir de mal se conduire impunément et ils le font promptement tant qu'ils ne sont pas arrêtés par un autre pouvoir, le pouvoir du gouvernement qu'il tire d'une taille toujours plus grande.

Le capitalisme concurrentiel ne semble ainsi pas avoir souffert de mettre sa confiance plus dans la fiabilité des imperfections de l'homme à la poursuite de buts sociaux que dans la fiction de la bonté humaine qui a causé la désintégration des plans idéalistes de la plupart des réformateurs sociaux. Pas plus que l'Église catholique, qui s'est construite sur des suppositions semblables quand Jésus a choisi non le doux et saint Jean comme Son successeur, mais le terrestre Pierre, un homme si plein de faiblesses qu'il a trahi son propre Maître trois fois dans une seule nuit. Et pourtant c'est Pierre que son Maître a considéré comme le rocher sur lequel fonder le monument indestructible à Son existence, pas Saint Jean. Il n'y a que les socialistes qui font à l'homme le compliment de lui attribuer une nature essentiellement bonne. Mais eux, aussi, rendent ceci quelque peu dépendant d'une condition sociale externe, l'absence de propriété privée résultant d'un mode de production donné, tout comme j'ai suggéré sa dépendance à une condition physique externe, l'absence du pouvoir résultant d'une taille donnée de la communauté. Mais le fait reste que le capitalisme, tant qu'il était basé sur l'idée du mal concurrentiel, semble avoir produit des valeurs économiques et spirituelles infiniment plus grandes que le socialisme avec sa supposition bienveillante et irréaliste selon laquelle la nature de l'homme peut être améliorée en parallèle de son environnement économique.

Pour être juste envers le socialisme on peut dire qu'on ne lui a pas encore donné l'occasion et le temps de faire ses preuves tandis que le capitalisme l'a eu. Mais le socialisme aussi . Les premières sociétés de l'Homme étaient socialistes et il y a eu de nombreuses tentatives à travers l'histoire d'établissement de cellule idéaliste pour une vie commune libérée des effets dégradant de la propriété privée. Elles ont toutes eu leur chance et leur temps, comme les faits mêmes prouvent que, un jour, elles ont toutes échoué. Et elles ont échoué non à cause du développement de la propriété privée, mais parce que de certaines de ces propriétés, augmentant de taille, a germé le pouvoir. Et c'est le pouvoir qui a brisé les sociétés socialistes à leur début, comme c'est le pouvoir qui menace par la création de monopoles de rompre les sociétés capitalistes à leur fin.

Des objections doivent finalement venir de ceux qui, comme les théoriciens idéologiques du Chapitre I, estiment qu'il serait dangereux de sous-estimer le rôle des idées comme  cause des misères sociales telles que les agressions et les guerres. Cependant, la théorie de la taille ou du pouvoir ne sous-estime pas  les idées. Tout ce qu'elle maintient est que, en tant que forces causales primaires, elles sont non pertinentes. Une idéologie agressive comme le fascisme, le nazisme, ou le communisme ne peut rien faire pour s'accomplir à moins qu'elle n'ait le pouvoir - comme l'Espagne, le Portugal, ou le Saint-Marin contemporains l'illustrent amplement . D'autre part et c'est le point significatif, si elle possède le pouvoir, elle devient agressive pour cette raison, pas à cause de son contenu idéologique.

En niant ainsi le rôle primaire d'idéologies comme le nazisme ou le communisme, la théorie du pouvoir ou de la taille ne conteste pas leur signification secondaire. Quoiqu'ils ne puissent pas par eux mêmes causer des guerres, ils agissent - comme déjà exposé - comme des accélérateurs dans le processus d'augmentation du pouvoir jusqu'au point où il éclatera spontanément, indépendamment de comment et par qui il a été créé. Mais même à cet égard, leur efficacité est devenue limitée puisque, dans le stade actuel de développement, la masse critique peut être accumulée seulement dans des états très populeux. En conséquence, les philosophies de pouvoir, aussi incendiaire qu'elles puissent être, ne peuvent constituer aucun problème externe si elles sont limitées à de petites sociétés.

Dans les grandes, cependant, elles peuvent en effet manifester leur influence. En Allemagne, par exemple, où l'idéologie nazie a aspiré au volume critique de pouvoir non comme un sous-produit accidentel de la croissance, mais comme une fin en soi, elle a réussi à accélérer le processus d'accumulation inévitable (menant, à un niveau donné, à la guerre) en peut-être un quart de siècle. Mais le point plus important consiste en ce que, à cause de son énorme potentiel de pouvoir dont elle a disposé depuis son unification en 1871- potentiel qui n'a été détruit ni en 1918 ni en 1945 où les Alliés ont simplement éliminé son pouvoir alors existant, mais pas l'unité, source de pouvoir, d'un état de plus de soixante millions de personnes - l'Allemagne serait devenue agressive après la Première Guerre Mondiale même sans le nazisme. La seule différence aurait été que, en l'absence d'une philosophie de pouvoir, cela aurait pris plus longtemps, disons jusqu'en 1960 ou 1970. Elle aurait cru sur la base de ses activités orientées vers la paix plutôt qu'orientées vers la guerre. Mais finalement elle aurait éclaté de toute façon, comme une boule de neige en descendant d'une montagne grandit jusqu'à ce qu'elle atteigne des dimensions qui sont en elles mêmes destructrices, qu'elle ait été lancée par un enfant innocent ou un mauvais intrigant. Ce que nos planificateurs de paix doivent observer est, donc, moins la réapparition du nazisme parmi les Allemands, que celle du pouvoir - la chose elle même que les circonstances les poussent à accroître de nouveau. Mais le pouvoir, à moins d'être maintenu à un niveau sous-critique- une proposition difficile une fois qu'il en est proche - ne sera pas plus sûr dans les mains d'un Adenauer ou d'un leader socialiste antimilitariste que dans les mains d'un nouvel Hitler, d'un Staline allemand ou, à ce propos, d'un suzerain Allié. Les idéologies peuvent soit retarder soit accélérer, mais ni causer, ni empêcher.

8. Pouvoir et Taille aux Etats-Unis

Un raisonnement semblable s'applique aux Etats-Unis qui ont jusqu'ici semblé fournir une exception spectaculaire à la théorie de la taille. Ici nous avons une des plus grandes et, peut-être, la plus puissante nation sur terre et pourtant elle ne semble pas être l'agresseur principal du monde comme en théorie elle devrait l'être. De plus, il semblerait qu'elle n'est pas agressive du tout.

C'est tout à fait vrai, mais, comme nous avons vu, pour devenir effectif, le pouvoir doit être accompagné par la conscience de son ampleur. Dans les limites de la zone marginale, c'est non seulement la masse physique qui importe, mais l'état d'esprit qui en résulte. Cet état d'esprit, l'âme du pouvoir, grandit parfois plus rapidement que le corps dans lequel il est contenu et parfois plus lentement. Les Etats-Unis ont été dans ce dernier cas. Quoiqu'elle ait été de beaucoup la plus grande puissance physique sur terre depuis avant la Première Guerre Mondiale et est donc entrée il y a longtemps dans la zone critique, elle a été éclipsée comme puissance politique et militaire jusqu'à relativement récemment par toutes les autres grandes puissances parce qu'elle manquait de l'état d'esprit de pouvoir approprié. Ses énergies énormes mais socialement non coordonnées pouvaient toujours être utilisées dans tant d'autres directions qu'elle ne voyait aucune nécessité de mesurer sa force dans la compétition internationale au-delà des limites de l'hémisphère Occidental. Ainsi, avec une ardeur tout à fait hors de la compréhension des nations européennes, elle a détruit sa puissance militaire après la Première Guerre Mondiale aussi rapidement qu'elle le pouvait et, au lieu d'acquérir des idées de conquêtes, est devenu isolationniste, perdant complètement la volonté d'avoir un pouvoir où que ce soit à l'extérieur des Amériques. Mais dans l'hémisphère Occidental, même les Etats-Unis ont développé des attitudes qui ne peuvent pas toujours être tenues comme des exemples de douceur. Ici elle était une puissance, qu'elle le veuille ou pas et s'est comportée comme telle.

Après la Deuxième Guerre Mondiale, une tendance semblable à détruire sa grande puissance propre est survenue, à une allure qui était cependant non seulement considérablement plus lente. Elle s'est depuis totalement arrêtée. Il n'y a désormais plus de possibilité pour les Etats-Unis de ne pas être une grande puissance. En conséquence, l'état d'esprit correspondant, se développant comme une conséquence peut-être indésirable mais inévitable, a commencé à se manifester déjà à de nombreuses occasions comme, par exemple, quand le Ministre de la Défense nationale du Président Truman, Louis Johnson, indiqué en 1950 la possibilité d'une guerre préventive, ou quand le Général Eisenhower, dans une adresse devant le Congrès la même année, a déclaré qu'unis nous pouvons flanquer une correction au monde. Cette dernière déclaration sonnait plutôt comme celle du Kaiser exubérant de l'Allemagne que celle du Président de l'époque de l'Université de Colombie. Pourquoi un défenseur de la paix et de la démocratie devrait il vouloir flanquer une correction au monde ? Exprimée non agressivement, la déclaration aurait été que, si nous sommes unis, le monde entier ne peut pas nous flanquer une correction. Cependant, cela montre comment le pouvoir nourrit cet état d'esprit particulier, particulièrement dans un homme qui, comme un général le doit, connaît la pleine mesure du potentiel de l'Amérique. Il montre aussi qu'aucune idéologie de paix, aussi fortement implantée qu'elle puisse être dans les traditions d'un pays, ne peut empêcher la guerre si une certaine condition de pouvoir a surgi. Elle peut avoir un effet retardant et embellissant, mais c'est tout, comme le mythe trompeur de la guerre préventive l'indique qui préconise l'agression dans le but solennellement déclaré de l'éviter. C'est comme si quelqu'un tuait un homme pour lui épargner la peine de mourir.

Pourtant, en général, l'esprit des Etats-Unis, étant tellement à contre-coeur porté à l'inévitable, n'est toujours pas complètement celui de la puissance qu'elle est réellement, du moins pas d'un point de vue interne. Mais un jour il le sera. Quand ce temps viendra, nous ne devrions pas naïvement nous mentir à nous-mêmes avec des prétentions d'innocence. Le pouvoir et l'agressivité sont des phénomènes jumeaux inséparables dans un état près de la taille critique et l'innocence est une vertu seulement jusqu'à un certain point et un certain âge. S'il devait jamais y avoir un pays puissant sans aucun désir de flanquer une correction et de dominer les autres, ce ne serait pas un signe de vertu, mais de sous-développement sénile ou mongolien. Les Etats-Unis ne sont ni l'un ni l'autre. Ainsi, à moins d'insister encore une fois pour dire que la définition de l'homme de Cicéron ne s'applique pas à nous, la masse critique de pouvoir explosera dans nos mains, aussi.

* * *

Avec ceci nous sommes pour la seconde fois parvenus au point où nous pouvons suggérer un remède à l'une des misères sociales les plus troublantes sur la base de la théorie du pouvoir ou de la taille. Ayant trouvé que le même élément qui cause le crime et la criminalité semble responsable également de la guerre et de son idéologie d'agression résultante, il apparaît que le même dispositif offert comme solution au premier problème doit s'appliquer aussi au deuxième. Si les guerres sont dues à l'accumulation de la masse critique de pouvoir et que la masse critique de pouvoir peut s'accumuler seulement dans les organismes sociaux de taille critique, les problèmes d'agression, comme ceux d'atrocité, peuvent clairement de nouveau être résolus d'une façon seulement - par la réduction de ces organismes qui sont devenus trop grands pour les dimensions du contrôle humain. Comme nous avons vu, dans le cas des misères sociales internes, les villes peuvent déjà constituer de telles unités trop grandes. Dans le cas des misères externes, des états seulement peuvent acquérir la taille critique. Cela signifie que, si le monde doit être soulagé de certaines des pressions de la guerre d'agression, nous n'y ferons pas grand chose en essayant de l'unir. Nous ne ferions qu'augmenter le potentiel de terreur qui vient de la grande taille. Ce qui doit être accompli est exactement à l'opposé : le démembrement des énormes complexes nationaux unis, généralement nommés les grandes puissances. Car eux seul dans le monde contemporain ont la taille sociale qui leur permet de répandre les misères que nous essayons d'empêcher, mais que nous n'arriverons pas à empêcher tant que nous laissons intact le pouvoir qui les produit.


NDT: Je n'ai pas essayé de retrouver le texte original des citations de documents de langue française, ni leurs références. Le lecteur pourra faire confiance à son moteur de recherche préféré pour compléter le travail.

1 Jonathan Swift, Gulliver's Travels. New York Crown Publishers, 1947 p. 88.

2 Comme il est montré plus bas, la vitesse d'une population est un facteur conditionnant de sa densité et les deux sont les déterminants de la taille d'une communauté. Comme une monnaie qui circule plus vite a l'effet d'augmenter la quantité de monnaie, de même une communauté se déplaçant plus vite a l'effet d'augmenter sa masse sociale.

3 The Field Glass, House Organ of the Marshall Field Co., Chicago, 6 October 1952, p.4.

4 Les chiffres suivants, extraits de l'Annuaire Municipal de 1951, donnent une image claire de cette progression : North Plainfield, N. J., avec une population de 12 760, a besoin d'une police de 15; Plainfield, N. J., avec une population de 42 212 : 78; Elisabeth, N. J., avec une population de 112 675 : 257; Buffalo, N. Y., avec une population de 577 394 : 1 398; Chicago, avec une population de 3 606 439 : 7 518; et New York, avec une population de 7 835 099 : 19 521.

5 Alexandre Dumas décrit un incident qui illustre bien l'humeur des foules dans les fêtes-massacres. Après la chute de Napoléon en 1815 un certain nombre de citoyens de Nîmes, criant vive le roi, se mirent à la recherche d'un individu à qui ils en voulaient. Incapable de le trouver, "et une victime étant indispensable", ils assassinèrent son oncle à sa place et traînèrent son corps dans la rue. Selon les termes de Dumas, "la ville entière vint voir le corps du malheureux homme. En effet le jour suivait un massacre était toujours un jour de congé, chacun quittant son travail en cours et venant regarder les victimes assassinées. Dans ce cas, un homme souhaitant amuser la foule, ôta sa pipe de sa bouche et la mit entre les dents du cadavre- une plaisanterie qui eut un merveilleux succès, tous les présents riant aux éclats." (Alexandre Dumas, Celebrated Crimes. New York: P. F. Collier and Son, 1910, vol.2, p. 794.)

6 AP dispatch de Londres, le 25 septembre 1952.

7 Ceci explique pourquoi le choc le plus authentiquement ressenti qui fut exprimé par le monde pour les méfaits nazis a été éprouvé au tout début de leur autorité, quand leurs victimes étaient encore peu nombreuses. Le choc exprimé par la suite par des observateurs Alliés, quand ils virent les corps de victimes par wagons entiers, semble avoir été en grande partie artificiel et propagandistique, à en juger par le fait que presque personne n'exprima de choc à des vues semblables, certaines d'entre elles sommairement décrites dans le Chapitre I, dans des pays dont l'alignement les immunisait contre une interprétation inamicale. Cela ne montre pas une collusion, mais démontre que, contrairement aux affirmations des témoins oculaires évidemment endurcis et la signification de constructions légales telles que le génocide, la fréquence avec laquelle il est commis ne fait jamais un crime sembler plus mauvais. Il le normalise simplement. Nous pouvons évaluer le degré auquel notre conscience s'est émoussée suite à notre familiarisation avec des crimes massifs, si nous nous demandons combien de cocktails nous avons manqué après la lecture de comptes comme ceux concernant nos co-défenseurs coréens de la civilisation. Après avoir appelé le conflit coréen "une sale guerre", un correspondant de Time l'a décrite en ces termes : "cela ne signifie pas la sauvagerie habituelle, inévitable du combat sur le champ de bataille, mais la sauvagerie en détail - la destruction de villages où l'ennemi peut se cacher; la fusillade et le bombardement de réfugiés qui peuvent inclure des Coréens du Nord... La police Coréenne du Sud et les fusiliers marins Coréens du Sud que j'ai observé dans des secteurs opérationnels sont brutaux. Ils assassinent pour se s'éviter la gène d'escorter des prisonniers à l'arrière; ils assassinent des civils simplement parce qu'ils sont sur leur chemin. ' (Time, le 21 août 1950.) La seule chose qui nous rachète est le fait que la loi de sensibilité décroissante s'applique aussi à nous, nous faisant accepter nos atrocités à grande échelle aussi nonchalamment que les Allemands ont accepté celles des Nazis.

8 La situation est quelque peu différente dans une société qui est trop petite et qui, en conséquence, oblige ses membres à une densité protectrice plus grande qu'il ne serait nécessaire dans une société de taille optimale. De trop petites et de trop grandes sociétés ont donc certaines ressemblances. Se déplaçant et vivant plus comme des organismes collectifs que comme des accumulations d'individus, de trop petites sociétés peuvent facilement atteindre la taille critique vis a vis des individus rejetés et frappés d'ostracisme. La différence de base entre les trop petites et les trop grandes sociétés est discutée dans les chapitres suivants.

9 La théorie du pouvoir pourrait aussi avoir prévenu l'invasion Anglo-Franco-Israélienne de l'Egypte qui, comme je l'avais prévu dans une lettre au "New-York Times" du 19 septembre 1956, est paradoxalement devenu inévitable après que l'Amérique ait déclaré qu'elle n'y participerait pas. Ceci rendit probable que la Russie, pas plus pressée que l'Amérique d'être impliquée dans une guerre mondiale, resterait aussi sur la touche. Laissés à eux-mêmes, le pouvoir non seulement de l'Angleterre et de la France, mais aussi d'Israël, est passé par rapport à l'Egypte de sous-critique à critique avec le résultat qu'en quelques semaines l'Egypte a été impliquée non dans une mais dans deux guerres.

10 Les équipements publics sont toujours sujets à la tromperie même de la part des meilleurs tels que le traditionnellement honnête public anglais. Ainsi, quand la Poste Britannique augmenta ses taux téléphoniques de deux à trois pennies le 1 octobre 1951, il espérait éviter les pertes dues à son incapacité à convertir toutes ses cabines téléphoniques immédiatement en faisant appel à l'honneur de la nation entière. Mais des sondages officieux (UP dispatch de Londres du 30 septembre 1951) indiquaient que la Poste était "partie pour une raclée. Un journal écrivit qu'il avait constaté que tromper le fisc n'était pas considéré comme un crime par beaucoup de personnes d'une intégrité par ailleurs sans tache. Et il avait constaté que la Poste tombait dans la même catégorie". Mais par dessus tout elle tombe dans la catégorie de ces institutions qui offrent une grande marge d'occasions criminelles à laquelle même les personnes d'une intégrité sans faille ont des difficulté à résister.

11 Président Truman, le 29 septembre 1952.

12 Time, le 23 décembre 1946.

13 Time, le 3 décembre 1951. Selon le Washington News, on s'est aperçu que même les Sénateurs des Etats-Unis ne considérent pas au-dessous de leur dignité de prendre de temps en temps l'avantage sur des vendeurs de journaux aveugles dans le vestibule du bâtiment du Sénat. La cécité, qu'elle soit physique, morale, ou administrative, est toujours une invitation à pécher.

14 Je ne pense pas, bien sûr, que l'insolence de fonction est une attitude particulièrement prussienne. Le terme Prussien est utilisé ici dans le sens trompeur que nos auteurs lui ont donné.

15 Comme le socialisme est le système naturel des sociétés excessivement grandes il est aussi naturel dans les sociétés qui sont trop petites. Mais les possibilités de développement sont différentes. Quand elles grandissent, une grande société devient plus socialiste et une trop petite société moins. Dans le premier cas, la croissance a un effet de collectivisation, dans le second cas, un effet d'individualisation. Voir l'essai de l'auteur : 'Economic Systems and Social Size' in Robert Solo, Economics and the Public Interest, New Brunswick, Rutgers University Press, 1955.


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