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La Physique de la Politique

par

Léopold Kohr

traduit à partir de http://www.ditext.com/kohr/5.html par Michel Roudot

Cinquième Chapitre de

La Décomposition des Nations


'Les bonnes choses sont dans les petits paquets'
Proverbe écossais


'On a fait attention que les arbres ne frottent pas le ciel'
Proverbe allemand

Questions Discutées

Limitation de toute croissance.
L'univers comme microcosme.
Particules primordiales de Lucrèce et quanta de Planck.
Théorie de Fred Hoyle sur l'origine de la terre.
Instabilité du trop grand.
Correction par fission.
Equilibre ou unité.
Pourquoi les atomes sont petits d'après Schrödinger.
Principe des petites cellules à la base de l'équilibre mobile.
Perturbations de l'équilibre par développement de grandes agrégations.
Le principe de division.
Division comme principe du progrès et de la santé.
L'organisation de l'enfer.


Écrit en 1946
Première publication en 1955




L'Argument Philosophique

Jusqu'ici nous avons discuté l'idée de diviser les grandes puissances d'un point de vue pragmatique. Réduits à la petitesse, nous l'avons vu, les états perdent leur potentiel de terreur, les problèmes leur difficulté, et le vice le plus gros de son importance.

Ce n'est pas un accident, car la petitesse n'est pas seulement une commodité. C'est le dessein de Dieu. L'univers entier est construit ainsi. Nous vivons dans un micro-cosmos, pas un macrocosmos. La perfection n'a été donnée qu'au petit. Ce n'est que dans la direction du minuscule que nous pouvons arriver à un but, à une fin, une frontière, où nous pouvons concevoir l'ultime mystère de l'existence. Dans la direction du colossal nous n'arrivons nulle part. Nous pouvons ajouter et multiplier, et produire des nombres et des substances de plus en plus énormes, mais jamais une fin, car il n'y a rien qui ne puisse toujours doubler de nouveau, même si doubler au sens physique signifie bientôt l'effondrement, la désintégration, la catastrophe. Il y a une barrière invisible à la taille au delà de laquelle la matière ne peut pas s'accumuler. Il n'y a que les ombres mathématiques inexistantes qui peuvent pénétrer plus loin. La division, au contraire, nous conduit au bout du compte à la substance ultime existante, bien qu'invisible, de toute chose, aux particules qui défient toute division supplémentaire. Ce sont les seules substances que la création a dotée de l'unité. Elles seules sont indivisibles, indestructibles, éternelles. Lucrèce les a appelées les corps primordiaux et dans un raisonnement insurpassé, a soutenu dans la Nature des choses (Livre 1 vers 620 et suivants) qu'eux seuls

sont donc solides dans leur simplicité primordiale,
formant un tout compact et inséparable.
ils ne sont pas un assemblage de parties,
mais sont forts de leur éternelle simplicité,
d'où aucune séparation ni retranchement
n'est parmis par la nature qui les réserve comme semences des choses.
En outre s'il n'y a aucun terme à la petitesse, les moindres corps
se composeront de parties innombrables,
puisque la moitié même de chaque moitié aura la sienne
et rien n'aura de limite.
quelle différence alors entre la somme de toute les choses et la chose la plus petite,
tu n'en trouvera aucune; car prends le comme tu voudras
la somme de tout est sans fin, et pourtant, la plus petite chose qui soit,
contiendra de même une infinité de parties.
Mais comme la vraie raison se récrie contre cela
interdisant à l'esprit de croire, tu dois inévitablement reconnaître
qu'il y a des corps qui ne peuvent avoir de parties
et sont les plus petits de la nature. comme ils sont ainsi,
tu dois reconnaître qu'ils sont solides et éternels. 1

Toutes les autres choses sont des combinaisons de ces corps primordiaux, combinaisons et agrégations qui sont infinies en nombre et en variété, mais découlant toujours des mêmes particules inchangées. C'est un témoignage de la perception et de la puissance de déduction uniques des philosophes antiques comme Lucrèce ou ses grands prédécesseurs Démocrite et Épicure que la science moderne, avec toutes ses ressources et ses équipements de laboratoire, n'a pas pu faire mieux que confirmer ce qu'ils avaient raisonné en rêvassant à l'ombre d'un peuplier. Ainsi Max Planck, dans sa fameuse Théorie Quantique qui, avec la Théorie de la Relativité d'Einstein, forme la base de la physique moderne, a confirmé expérimentalement au vingtième siècle dans ce qu'on a appelé une des grandes découvertes de tous les temps, que l'univers n'est pas constitué d'immenses entités unifiées infinies dans les deux extrêmes mais de particules discontinues qui rayonnent en petits paquets, les quanta. Comme il l'a lui même formulé : 'La chaleur rayonnante n'est pas un flux continu et infiniment divisible. Il faut la définir comme une masse discontinue faite d'unités toutes semblables.' Bien que ces unités, les quanta ou corps primordiaux indivisibles, varient avec la fréquence de leur rayonnement, elles sont néanmoins toutes réductibles à la Constante de Planck le seul élément apparemment absolu et perpétuel de l'univers physique. Il est défini comme égal à 663 milliardième de milliardième de milliardième de milliardième de Joule-seconde.

C'est la connaissance dérivée de la Théorie Quantique qui nous a permis de pénétrer le secret de l'atome et, avec lui, de l'univers entier. Nous avons découvert la clé du très grand en recherchant le très petit, et il n'est pas insignifiant que notre époque, qui a développé de si perverses aspirations pour le colossalisme social et les organisations mondiales, ne se nomme pas l'ère colossale ou unitarienne, mais l'ère atomique, non d'après la plus grande mais d'après l'une des plus petites agrégations de masse.

l. La Petitesse, Base de la Stabilité

Quoique nous examinions, l'immense univers ou le minuscule atome, nous voyons que la création s'est manifestée en diverses petitesses plutôt que dans la simplicité d'un énorme ensemble. Tout est petit, limité, discontinu, désuni. Seuls des corps relativement petits -- mais pas les plus petits, comme nous verrons -- sont stables. En dessous d'une certaine taille, tout fusionne, s'assemble, ou s'accumule. Mais au delà d'une certaine taille, tout s'effondre ou explose.

Il nous suffit de regarder le ciel nocturne pour réaliser à quel point il y a une limite à tout, et même une limite très étroite. Les étoiles les plus gigantesques ne sont que des grains de poussière dans l'espace, et les plus grandes galaxies de simples disques que notre oeil peut percevoir d'un regard. Fred Hoyle nous donne une image des proportions célestes quand il imagine le soleil comme un ballon de quinze centimètres de diamètre, puis demande :

'Et maintenant à quelle distance de notre ballon sont les planètes ? Pas quelques décimètres ni un ou deux mètres, comme beaucoup de gens semblent l'imaginer dans leur vision subconsciente du système solaire, mais bien plus. Mercure est à près de 7 mètres , Vénus à environ 13 mètres, la Terre à 18 mètres, Mars à 27 mètres, Jupiter à 90 mètres, Saturne à 179 mètres, Uranus à environ 350 mètres, Neptune à 540 mètres, et Pluton à 710 mètres. À cette échelle la Terre est représentée par un grain de poussière et les étoiles les plus proches sont à environ 2000 kilomètres.'2

Individuellement, les corps célestes peuvent sembler énormes, mais que sont ils par rapport à l'espace ? C'est vrai qu'ils grossissent parfois en ce que les astronomes nomment des supergéantes, mais à partir de ce moment elles sont en route non vers la conquête mais vers la destruction. Au lieu de générer de l'énergie elles commencent maintenant -- comme les grandes puissances dans l'univers politique -- à l'absorber. Leur effort d'existence même les force à consommer plus qu'elles reçoivent. Suivant la description de Fred Hoyle, elles commencent à vivre sur leur capital jusqu'à ce que, dans leur terrifiante poussée de puissance, leur réserve d'hydrogène soit épuisée. Alors leur bref spasme de grandeur se venge. Elles s'effondrent. Mais ce n'est pas la fin de l'histoire. En s'effondrant, leurs forces internes, mises en route par la rotation, augmentent à tel point que finalement un stade est atteint auquel les forces de rotation deviennent comparables à la gravité elle même'.3 C'est alors que les géantes de l'univers se brisent dans les fantastiques spectacles d'explosion que nous nommons supernovae. Fred Hoyle maintient que les planètes de notre propre système solaire sont les restes d'une étoile jumelle du Soleil qui 'doit avoir été sensiblement plus massive que le Soleil' lui même.4 En conséquence elle a explosé et au lieu du géant lumineux qu'elle espérait être, elle est maintenant une naine noire flottant dans les ténèbres extérieures, et inconnue même de ses propres descendants. Le gigantisme ne correspond pas au schéma de la création. Partout où il se développe, il se détruit en violence et en désastre.

Ça ne veut pas dire que la taille idéale de toutes les choses qui existe devrait être la plus petite. Si c'était le cas, l'univers consisterait et devrait être constitué seulement d'atomes et de quanta. Mais ce n'était manifestement pas non plus le but de la création. à en juger par la variété écrasante des formes et des substances, qui ne pouvaient se développer que sur la base d'une myriade d'agrégations, de combinaisons et de fusions. C'est dans les agrégations et les combinaisons que la vie trouve son plein accomplissement, et pas dans des structures unitaires d'une seule cellule. En conséquence, les choses peuvent être trop petites comme elles peuvent être trop grandes, l'instabilité collant à la fois aux deux types de développement. C'est pourquoi l'univers, tant qu'il n'a consisté qu'en poussière atomisée, était un chaos instable qui a du trouver sa stabilité en combinant et condensant ses particules en forme d'étoiles et autres corps d'un poids et d'une solidité considérable.

Néanmoins, ce processus même montre que l'instabilité du trop petit n'est pas seulement un problème mineur, elle est aussi d'un caractère fondamentalement différent de celui de l'instabilité du trop grand. C'est une instabilité constructive pour laquelle la nature a mis en place un dispositif auto-régulateur par le mécanisme de la croissance. Par celui ci, les agrégations et fusions sont automatiquement nourries jusqu'à ce qu'une taille adéquate et stable soit atteinte, jusqu'à ce que leur forme déterminée par la fonction soit satisfaite.5 Ceci accompli, elles s'arrêtent tout aussi automatiquement. Ainsi, à part des cas de développements anormaux, personne n'a jamais besoin de s'inquiéter des choses qui sont trop petites.

L'instabilité de ce qui est trop grand, au contraire, est une instabilité destructrice. Au lieu d'être stabilisée par la croissance, son instabilité est accentuée. Le même processus, si bénéfique en dessous d'une certaine taille, ne mène maintenant plus à la maturité mais à la désintégration. Cet effet a été utilisé par des spécialistes des plantes qui tuent certaines espèces de mauvaises herbes non en essayant laborieusement d'éviter qu'elles atteignent leur taille parfaite mais en encourageant par tromperie le processus bien plus mortel de sur-croissance, en rendant trop gros ce qu'ils veulent annihiler. Sir George Thomson a décrit ce phénomène d'instabilité et d'auto-destruction de la grandeur par une analogie qui est d'autant plus intéressante qu'elle essaie d'illustrer un processus physique en le comparant avec le domaine politique alors que ce livre essaie d'illustrer un processus politique en le comparant avec le domaine physique :

'Les atomes de masse intermédiaire sont stables et inertes, mais les atomes légers comme les lourds ont de grosses réserves d'énergie. Si on pense aux atomes les plus lourds comme à des empires trop vastes qui sont mûrs pour la dissolution et qui ne tiennent encore que par des efforts particuliers, ou peut être grâce à un génie, on peut penser, au contraire, aux atomes les plus légers comme à des individus qui se recherchent naturellement pour s'aider mutuellement et qui s'unissent aussitôt pour former des tribus et communautés stables.'6

C'est toujours la même révélation : seules les petites choses, que ce soient des atomes, des individus, ou des communautés, peuvent être combinées à la recherche d'une existence plus stable, et même elles ne fusionneront naturellement que jusqu'à un certain point. Au delà, ce qui les avait aidé à accomplir leur forme, les fait maintenant éclater, avec le résultat que si elles continuent à grandir, elles deviennent plus lourdes et disgracieuses jusqu'à la seule chose qu'elle font naturellement -- l'effondrement. C'est pourquoi ni la comparaison politique de Sir George Thomson ni ma comparaison physique ne sont vraiment des analogies. Ce sont des homologies. Ce sont deux manifestations différentes d'un seul et même principe : le principe universel selon lequel la stabilité et la santé n'appartiennent qu'aux corps de masse moyenne ou, pour insister où il faut, aux corps qui sont relativement petits

2. Unité ou Équilibre

La physique semble donc démontrer assez clairement que l'univers n'est ni unitaire ni simple, mais innombrable et complexe. Au lieu d'être composé d'un petit nombre de masses presque infinies qui ne pourraient être maintenues qu'à travers l'assistance consciente de Dieu Lui-même, il est constitué d'un nombre infini de petits royaumes finis qui ne demandent ni 'efforts particuliers' ni un 'génie' pour se maintenir en équilibre. Mais alors qu'est ce qui les maintient ? Eux-mêmes ! Et ils accomplissent cet incroyable exploit par un arrangement qui, comme tant d'autres dispositifs de la création, est considéré de nos jours comme un signe répréhensible de machinations réactionnaires : par l'équilibre -- l'équilibre des substances, des forces, des puissances, ou de ce que vous voulez.

Il y a deux façons par lesquelles l'équilibre et l'ordre puissent être atteints. L'un est par un équilibre stable, l'autre par un équilibre mobile. Là où chacun est adapté, chacun est auto régulé. L'équilibre stable est celui du stagnant et de l'énorme. On l'obtient quand deux objets sont dans une relation fixe et immobile l'un par rapport à l'autre comme une maison sur ses fondations, ou une montagne avec sa plaine. Au lieu de créer une harmonie, il façonne ses différentes parties en une unité. Étant l'équilibre du rigide et du fixe, il ne pourrait être conçu comme un principe universel que si l'univers était calme, immobile, sans vie. Dans ce cas l'existence de seulement quelques grands corps aurait un sens et, d'ailleurs, même celle d'un unique corps. Mais dans l'immensité sans fond des abysses de la création, il ne pourrait être maintenu que par la volonté consciente et permanente de Dieu Lui-même qui, pour lui éviter de tomber dans le néant, devrait le tenir perpétuellement dans Ses mains.

Comme ce n'était manifestement pas Son intention, Il a plutôt créé un univers mobile, respirant et dynamique, maintenu en ordre non par l'unité mais par l'harmonie, et basé non sur l'équilibre stable de la mort, mais l'équilibre mobile du vivant. Par contraste avec l'équilibre stable, cet équilibre est auto-régulé non à cause de la fixité de ses relations mais à cause de la coexistence d'innombrables petites parties mobiles dont aucune ne peut jamais accumuler assez de masse pour perturber l'harmonie du tout.

Ceci veut dire que la petitesse n'est pas un caprice accidentel de la création. Elle accomplit un but très profond. Elle est la base de la stabilité et de la durée, d'une existence gracieuse et harmonieuse qui ne nécessite pas de maître. Car de petits corps, innombrables et toujours mouvants, se réarrangent à jamais suivant les schémas incalculables d'un équilibre mobile dont la fonction dans un univers dynamique est de créer des systèmes et des organismes ordonnés sans nécessité d'interférer avec la liberté de mouvement anarchique qui est donnée à leurs particules composantes. Erwin Schrödinger, analysant la raison intrinsèque de la petitesse et du nombre infini d'atomes comme le prérequis de tout ordre physique et de l'exactitude de toutes les lois physiques, l'a bien expliqué en écrivant :

'Et pourquoi tout ceci ne pourrait il pas être accompli dans le cas d'un organisme composé seulement d'un nombre modéré d'atomes et déjà sensible à l'impact de seulement un ou quelques atomes ?
'Parce que nous savons que tous les atomes sont soumis tous le temps à des mouvements thermiques complètement désordonnés, qui, pour ainsi dire, s'opposent à leur comportement ordonné et ne permet pas aux événements qui se produisent entre un petit nombre d'atomes de s'inscrire dans aucune loi reconnaissable. Ce n'est que dans la co-opération d'un nombre énormément grand d'atomes que des lois statistiques commencent à opérer et à contrôler le comportement de ces assemblages avec une précision qui augmente avec le nombre d'atomes impliqués. C'est de cette façon que les événements acquièrent des propriétés vraiment ordonnées. Toutes les lois physiques et chimiques dont on sait qu'elles jouent un rôle important dans la vie des organismes sont de cette sorte statistique ; toute autre sorte de régularité et d'ordre à laquelle on pourrait penser est perpétuellement perturbée et rendue inopérante par l'incessant mouvement thermique des atomes.'7

3. La Physique de la Politique

Le principe de l'équilibre mobile, en transformant l'anarchie des particules libres en systèmes très ordonnés grâce à la précision statistique qui apparaît invariablement dans l'interaction aléatoire de corps à la fois innombrables et minuscules, est si évidemment le dispositif qui empêche l'univers de se désintégrer qu'il semble extraordinaire que tant de nos théoriciens politiques, supposant apparemment que l'univers social suit un ordre différent, se soient élevés avec vigueur contre lui. Chaque fois qu'ils le rencontrent sous sa forme politique du principe de l'équilibre des forces, ils le rejettent non seulement comme un complot machiavélique, mais aussi comme démodé et dangereux pour la paix. À sa place ils veulent l'unité, alors qu'elle n'existe nulle part sinon dans les instables particules primordiales ou dans la fixité de la mort. Ce qu'ils préconisent réellement, toutefois, bien qu'involontairement, c'est le déséquilibre, puisque c'est lui, et pas l'unité, la seule alternative logique à l'équilibre. Ils sont si déterminés dans leurs convictions que même aujourd'hui, malgré les perturbations que provoquent leurs efforts d'unification, on est considéré comme irresponsable ou fou, ou les deux, si on ose voir au contraire de la sagesse dans l'équilibre des forces.

C'est le plus ahurissant car tout autour de nous révèle de la manière la plus indéniable qu'il n'y a absolument rien qui ne soit bâti sur un équilibre. Notre système solaire est équilibré par le soleil et les planètes. Notre galaxie est équilibrée par une multitude d'autres galaxies. Sur notre terre les montagnes sont équilibrées par les vallées, la terre par l'eau, les saisons par les saisons, le chaud par le froid, l'ombre par la lumière, les moustiques par les oiseaux, les silences par les sons, les animaux par les plantes, la vieillesse par la jeunesse et, le plus ravissant équilibre de tous, les hommes par les femmes. Tout, partout montre l'équilibre, rien l'unité. Sans équilibre nous ne pouvons même pas marcher. Ce principe est si extraordinairement manifeste que beaucoup d'entre nous conçoivent même Dieu non seulement comme une Unité mais comme une Trinité.

Si ce n'était que pour cette raison, la conclusion selon laquelle un principe qui s'applique de façon aussi évidente à travers toute la création physique devrait aussi être valide dans le monde très physique de la politique devrait apparaître évidente. Elle devrait être particulièrement évidente pour les analystes qui vivent dans des démocraties, si on considère qu'il n'y a pas de système aussi opposé au concept d'unité que la démocratie avec son modèle minutieux d'équilibre des partis et d'équilibre et de séparation des pouvoirs. Aucun Américain intéressé par sa sécurité ne se lèverait dans une convention du Parti Républicain pour dire : 'Par égard pour l'unité, rejoignons tous les Démocrates.' Et peu soutiendraient un Président qui, dans l'intérêt de l'efficacité administrative et de l'unité, abandonnerait subitement comme réactionnaire le principe de l'équilibre des pouvoirs et demanderait l'unification des branches judiciaire et législative du gouvernement avec l'exécutif. Seul le totalitaire se délecte de l'identité et de l'unité plutôt que de l'harmonie produite par une diversité équilibrée. Et qu'y gagne-t-il ? En rejetant le système auto-régulé des équilibres, il a maintenant besoin de l'effort particulier d'un stabilisateur, d'un génie, d'un dictateur qui doit consciemment maintenir ensemble ce qui auparavant s'arrangeait automatiquement. Car même l'unité doit toujours être équilibrée.

4. Équilibre Mobile contre Équilibre Stable

En conséquence, le vrai problème dans le monde politique aussi -- qui, après tout, est autant sujet aux interactions physiques de ses déterminants que le monde des atomes ou des étoiles -- n'est pas entre l'équilibre des forces et l'unité, mais entre un mauvais équilibre et un bon. C'est dans cette direction que nos théoriciens auraient du étendre leur recherche. Car ce qui semble aller mal dans notre univers politique n'est pas, bien sûr, qu'il est équilibré mais qu'il est mal équilibré. Et il est mal équilibré parce que, au contraire de l'univers physique; il n'est plus composé d'un grand nombre de petites unités mobiles qui, comme nous l'avons vu, sont essentielles pour avoir un modèle ordonné de comportement, mais un nombre petit et diminuant d'énormes unités immobiles, bien que bougeant toujours. -- les grandes puissances. Avec leur émergence, l'équilibre mobile, qui dépend de multiples petitesses, ne pouvait plus fonctionner de façon satisfaisante, et a du être remplacé par un équilibre stable.

Ça ne veut pas dire qu'un équilibre stable est sans mérite. Pour être acceptable, un équilibre doit être automatique et soulager ses créateurs de la tâche absorbante et stérile de le surveiller en permanence. Il doit reposer en lui-même. Dans un monde de matière morte, un équilibre stable respecte cette exigence à la perfection. En fait, c'est la seule forme d'équilibre qui maintient les objets inanimés dans des relations fixes. Mais, bien qu'il respecte l'exigence d'acceptabilité dans un monde inanimé, sans mouvement, il perd son caractère auto-régulé quand on l'applique à un système mobile et vivant tel qu'une société ou des nations. Dans ce cas un équilibre mobile est obligatoire pour assurer un fonctionnement correct et la corrélation nécessaire de changements perpétuels. Mais un équilibre mobile, comme nous venons de le voir, est dépendant d'un arrangement d'innombrables petites cellules qui est perturbé quand des unifications de cellules se produisent et que des grands organismes ossifiés sont créés sous la forme de grandes puissances dans le corps politique ou de croissances cancéreuses dans le corps humain.

L'unification des cellules, étant la caractéristique de la maladie et du vieillissement, produit l'effet que, à chaque fois qu'elle se met en place, le rythme de la vie est ralenti. Ce qui était auparavant flexible et rapide, devient lent et rigide. Mais l'équilibre du rigide est un équilibre stable. Néanmoins, même un système ossifié de grandes puissances est toujours mobile et vivant quoique, comme un vieil homme, à une vitesse très réduite. Et c'est ici que les difficultés arrivent. Un équilibre mobile est devenu impossible à cause de la perte de réactivité et de l'accumulation de masse. Et un équilibre stable est inadéquat parce que même un système en mouvement lent est toujours en mouvement, et que même un vieil homme n'est pas encore mort. Pourtant c'est le seul équilibre qui peut être appliqué dans ces conditions. Mais il ne peut plus fonctionner automatiquement, comme un système d'équilibres sain le devrait. Séparé de l'élément qui lui est adapté -- le monde du rigide et du mort -- un équilibre stable dans le monde politique ne peut être maintenu que par un guidage conscient et continuel. Chaque fois qu'un mouvement se produit dans un système social trop âgé, une autorité puissante est nécessaire pour réarranger dans un nouvel équilibre ses cellules unifiées et durcies. D'où le fait que les tentatives fanatiques des hommes d'état de notre temps pour créer de majestueux super-gouvernements sous la forme de Société des Nations, Nations Unies, États Mondiaux, trahissent ceci, que ce que le monde méprisé des petits états pourrait faire sans effort, le monde glorifié des grandes puissances n'arrive pas du tout à le faire : se gouverner. Il a besoin d'un agent de pilotage extérieur.

Et c'est sa tragédie supplémentaire. Bien qu'il ait désespérément besoin d'un tel organe, Il n'y a aucun génie pour compenser la perte de l'automaticité, tout comme il n'y a aucune intelligence humaine qui puisse jamais pour quelque durée que ce soit avoir assez de puissance et de sagesse pour fournir les forces de stabilisation nécessaires pour gérer même des changements de position mineurs des carcasses impotentes des empires qui ont trop grandi. C'est pourquoi, même quand une alliance de hasard semble occasionnellement produire la puissance nécessaire, le résultat est un équilibre, une paix, qui se distingue seulement par le fait que tout le monde doute de la capacité du monde à le maintenir. Car sa préservation même nécessite un effort perpétuel de telles titanesques proportions que cet effort lui-même, s'il est mal ajusté, pourrait entraîner sa fin. Et tout effort d'une telle magnitude finira un jour par être mal ajusté, comme l'ont si pitoyablement démontré les Nations Unies dont la collection d'amoureux de la paix a produit le déséquilibre de la guerre plus souvent pendant leur brève existence, et plus vite, que toute assemblée humaine précédente.

Le principal symptôme d'un mauvais équilibre n'est donc pas qu'il est soit mobile soit stable, mais qu'il nécessite une autorité de régulation consciente. Cela se produit chaque fois qu'il n'est pas à sa place, comme l'équilibre mobile du changement imposé à des choses rigides ou l'équilibre stable de la rigidité à un système dynamique. En conséquence, un bon équilibre dans un arrangement vivant, respirant et changeant -- que ce soit un système d'étoiles, d'états ou d'hommes -- doit être un équilibre mobile, un équilibre dont la caractéristique auto-régulatrice est dérivée de l'existence indépendante d'un grand nombre de petites parties composantes maintenues entre elles non dans une unité resserrée mais dans une harmonie élastique.

En ceci gît le charme subtilement apaisant des mobiles que des artistes, peut être dans une aspiration instinctive pour la félicité perdue du passé, ont commencé récemment à produire : délicates structures de nombreuses parties et imprévisibles interactions. Quand on souffle sur eux, d'innombrables mouvements et bruissements exquis se produisent, dérangeant la position de chaque étrange bras sans un instant perturber l'harmonie de l'ensemble. Car en contraste avec l'unité, que le moindre déséquilibre menace de briser irréparablement, les perturbations de l'harmonie, même si elles étaient sévères -- ce qui est mécaniquement et logiquement impossible à cause de la petitesse des parties impliquées -- entraînent immédiatement une telle multitude de mouvements correctifs internes qu'ils ré-établissent un nouvel équilibre résultat de leur déséquilibre même. Il en est de même du mobile politique d'un monde de petits états. Ses perturbations peuvent être bien plus facilement maîtrisées que celles d'un ensemble de grandes puissances, de même qu'avec une bascule sur laquelle il y a de nombreux petits poids une perturbation de l'équilibre peut plus facilement être corrigée que s'il n'y en a que quelques gros. Dans le premier cas nous n'avons à manipuler qu'un caillou, dans le second un immeuble. Mais le problème dans le second cas est qu'il peut s'avérer impossible de trouver un immeuble assez gros pour respecter l'exigence de l'équilibre, ou une force assez grande pour le déplacer.

5. Division -- le Principe du Progrès

Dans le monde politique ce n'est donc pas le principe si calomnié de l'équilibre des forces qui est en faute, mais la perte de son automaticité qui résulte de l'émergence d'un monde immobile de grandes puissances dont la calcification croissante fait tout craquer, y compris le principe sur lequel l'univers lui-même semble bâti. La tâche qui nous fait face apparaît, donc, claire. Au lieu d'abandonner l'équilibre des forces et de le remplacer par l'unité d'un état mondial, nous devons abandonner notre mauvais équilibre et le remplacer par un bon. Mais comment peut on le faire ?

Si l'équilibre mobile, nécessaire à tous les systèmes vivants, se détériore en raison de la sur-croissance des cellules, ou de la fusion des parties en amalgames solides, il s'ensuit que son fonctionnement correct ne peut être restauré que par le démembrement de ses parties et la réintroduction d'un arrangement flexible de petites cellules. En d'autres mots, si la petitesse représente le mystérieux principe de santé de la nature, et la grandeur son principe de maladie, la division -- la transformation d'un équilibre stable contrôlé en un équilibre auto-régulé mobile par la scission de ses parties -- doit nécessairement représenter son principe de guérison. Mais ce n'est pas tout, car l'augmentation de la mobilité dans des systèmes mobiles signifie plus qu'une simple restauration de la santé. Elle signifie une amélioration par rapport au moins mobile. En conséquence, la division (ou la multiplication qui exerce un effet similaire de réduction de la taille des choses) représente non seulement le principe de guérison mais de progrès, alors que l'unification, qui semble si progressiste à tant de gens, représente par contraste non seulement le principe de maladie mais de primitivisme. En termes de politique, la seule façon de ramener à un équilibre sain les conditions maladives du monde semble donc être par l'application du dispositif que les considérations sociales des chapitres précédents présentaient comme un expédient, et que les considérations physiques de celui-ci imposent maintenant comme une exigence : par la division des unités sociales qui ont dépassé des proportions gérables ; par le démembrement des grandes puissances.

Si ceci apparaissait toujours comme une invitation à la régression, il nous suffit de jeter un regard au hasard sur d'autres schémas de la vie pour réaliser combien partout, à un certain point, la plénitude de l'existence est rehaussée par le processus non d'unification mais de division. Les livres sont améliorés en étant divisés en nombreux chapitres. Le jour -- en étant découpé en heures pour de nombreuses activités différentes. Les langues -- par la division des sons jusqu'à ce que chaque nuance soit esprimée par un mot différent. Seul le primitif se contente d'un vocabulaire qui se limite à un seul cri de Tarzan. La surface utilisable d'une maison est augmentée non en abattant mais en bâtissant des cloisons, non par l'unification mais par la division de l'espace de vie. Un jardin sans clôture semble ne rien contenir : un petit espace de terre entre quatre murs -- l'univers. Les réceptions peuvent être sauvées de l'ennui non en rassemblant tous les invités en un seul cercle dominé par une personnalité magnétique, mais en dissolvant le schéma redouté de l'unité en nombreux petits groupes qui brillent par eux mêmes. Des blocs de roche, inutiles quand ils sont trop gros, peuvent être réassemblés en délicates mosaïques ou en nobles cathédrales si on les brise en petits morceaux. Même le cancer, le plus redouté de tous les problèmes d'unification, pourrait être guéri si les médecins trouvaient une méthode par laquelle les maniaques de la grande puissance parmi les cellules du corps soient divisées ou ramenées à l'étroitesse de leurs frontières originales.8

De la même façon dans la technologie, quand les forces et les grands ensembles sont divisés, et que les parties sont multipliées et leur taille réduite, ce n'est pas la marque d'une conception dégradée mais améliorée. Les navires de guerre sont rendus virtuellement insubmersibles par la division de leur coque qui était auparavant unitaire en nombreux petits compartiments isolés. Les torrents de montagne sont domptés par la division de leurs masses d'eau. Unis ils dévastent les terres. Désunis en petits canaux, ils les irriguent et fertilisent. Les roulements à bille ont résolu le problème de la friction par le dispositif simple mais révolutionnaire de substituer de nombreux petits éléments roulants à quelques gros. Dans un moteur moderne le processus de multiplication et de division a été conduit si loin que tout petit composant, comme n'importe quel état dans un monde de petits états, peut se détraquer sans endommager le système global. Un avion, autrefois dépendant de la puissance indivise d'un moteur, est maintenant équilibré dans le ciel par quatre ou six moteurs. Son tableau de bord est devenu un labyrinthe de boutons et de leviers, et sa structure un composite non de centaines mais de milliers de parties. Et pourtant à quel point il est plus sûr que son ancêtre unitaire. C'est dans leur phase rudimentaire que les dispositifs mécaniques ne consistent qu'en quelques, grands, composants unifiés, qui équilibrent malaisément les forces qu'ils cherchent à co-ordonner, et qui tombent en panne quand une seule pièce cède. De l'autre côté, plus nombreux les composants, plus auto-équilibré et avancé devient un mécanisme. Et plus élaboré est son schéma de petitesse, plus il commence à ressembler au cerveau humain (qui semble avoir de la même façon développé l'équilibre des étincelles de pensée et de conscience presque comme des réflexes automatiques une fois que sa substance s'est trouvée si finement divisée que le nombre de ses cellules individuelles a commencé à se compter en milliards).

L'illustration la plus suggestive du caractère évolutionnaire et progressiste du principe de petitesse et de division, néanmoins, est fourni par l'histoire du progrès non mécanique mais organique. La biologie moderne a montré plus clairement que toute autre science que, chaque fois que la nature elle même améliore le fonctionnement de la vie, elle le fait non en unissant mais en divisant. Julian Huxley a donné à ce processus le nom approprié de radiation adaptative ou déploiement. En bifurquant en nombre de formes, ordres, classes, et sous-classes différentes, un groupe initialement unifié se diversifie avec pour résultat que, au lieu de trouver la vie plus difficile en conséquence de la diminution de la co-opération de ses membres, cela lui permet 'd'exploiter son nouvel environnement bien plus en profondeur' et économiquement que s'il était resté uniforme et unifié.9 Ceci signifie que le déploiement n'est pas que qu'une mutation. C'est une amélioration, une avance, un progrès. La première étape vers de plus hautes formes de vie a été accomplie quand 'la substance vivante s'est différenciée en quatre sortes de mécanismes chimiques', les plantes vertes, les bactéries, les champignons et les animaux. Un progrès supplémentaire a été accompli quand chacune de ces branches principales s'est dépoyée à son tour en innombrables espèces, types, et groupes, chaque nouvelle division rendant les formes spécialisées émergentes 'de plus en plus efficaces pour utiliser leur secteur particulier de l'environnement'. Rien que les animaux se sont subdivisés en filtreurs, porteurs de tentacules, herbivores, carnassiers, mangeurs de terre, et parasites, et 'si l'un d'entre eux n'avait pas émergé, une partie des ressources alimentaires disponibles aurait été perdue'. Huxley pointe comme exemple frappant d'amélioration par la division

'les pinsons des îles Galapagos, les Geospizidae, qui plus que toute autre chose ont persuadé Darwin du fait de l'évolution. C'est un petit groupe d'oiseaux chanteurs, indubitablement dérivés d'une espèce de pinson du Nouveau Monde emporté par le vent loin du continent et qui a réussi à s'établir sur cet archipel océanique. Le groupe consiste maintenant en quatre genres distincts et quatorze espèces séparées, adaptées à de nombreux modes de vie distincts. Certains sont des granivores, d'autres des omnivores terricoles, d'autres des insectivores, d'autres des mangeurs de feuilles et de bourgeons, et l'un s'est transformé en une sorte de pivert.'

Bien que, négligeant de façon extraordinaire le résultat et la signification de sa propre recherche, Huxley conclue que l'homme est différent de tous les autres groupes, qu'il avance pour des raisons non spécifiées non suivant la voie normale de la nature par séparation, division, ou divergence, mais par la création de variété-dans-l'unité, fusion, et convergence, les développements historiques indiquent que la race humaine n'est en rien une exception.10 Car l'homme, lui aussi, exactement comme les pinsons des Galapagos, ne s'est pas uni mais différencié pour progresser et enrichir ses possibilités. Au lieu de rester une entité croissante toujours plus intégrée, il s'est divisé en races et nationalités. Et pour souligner sa division, il a développé, en plus, différentes cultures et langues, qui toutes étaient nécessaires pour utiliser toutes les ressources matérielles et intellectuelles disponibles. Si tous les hommes étaient devenus des Américains, la population humaine supportable aurait été beaucoup plus réduite, et beaucoup de la beauté de la vie n'aurait pas été appréciée. Car quel Américain aurait pu vouloir vivre sur une calotte glaciaire, ou dans la magnificence des altitudes désolées de l'Asie Centrale ? En bifurquant aussi en Eskimaux et Tibétains il a été non seulement possible à plus d'hommes de vivre ; les nouvelles variétés ont augmenté les plaisirs des anciennes. Et quelle perte aurait souffert la culture humaine si, pour suivre l'idéal unitaire, nous n'avions tous parlé qu'une seule langue, et nous étions toujours tous compris. Aucun Shakespeare n'aurait du suivre un Sophocle, aucun Goethe un Shakespeare.

6. Sommation et Enfer

Le témoignage de la science indique donc que l'amélioration non seulement culturelle et mécanique mais aussi biologique est obtenue par un processus sans fin de division qui prend soin que rien ne devienne jamais trop grand. Il révèle aussi que dans tout l'univers il semble n'y avoir aucun problème significatif qui ne soit à la base un problème de taille ou, pour être plus précis, un problème de gigantisme, de grandeur, puisque, comme nous l'avons vu, le problème de petitesse est automatiquement réglé par le processus de croissance. C'est vrai, la nature résoud aussi automatiquement le problème de grandeur, en menant ce qui est trop grand à une destruction spontanée. Mais alors que la guérison par annihilation est une solution parfaitement adéquate dans le monde inconscient de la physique, elle est loin d'être satisfaisante si on l'applique aux problèmes sociaux et personnels. Dans ce cas nous devons, donc, rechercher une solution dans la division et, au lieu de regarder passivement quand les choses échappent à tout contrôle, réduire leur taille à des proportions ajustées à la stature de l'homme. Car à petite échelle, tout devient flexible, sain, gérable, et délicieux, même la morsure féroce d'un bébé. À grande échelle, au contraire, tout devient instable et prend des proportions terrifiantes, même le bien. L'amour devient possessivité ; la liberté tyrannie. L'harmonie, basée sur l'interaction d'innombrables petites et vives actions individuelles différentes, est remplacée par l'unité, basée sur la rigidité magnétique et maintenue par une co-ordination et une organisation laborieuses. C'est pourquoi le grand héros de l'âge de la grandeur n'est ni l'artiste, ni le philosophe, ni l'amoureux. C'est le grand organisateur.

Ce qui me conduit à l'histoire du professeur de statistiques qui, après son décès, porte-document en main, se présente devant le Seigneur en se plaignant de la médiocre et archaïque façon dont Il a organisé la monde. 'J'ai un plan infiniment meilleur que le vôtre,' dit il dépliant ses graphiques et diagrammes. 'De la façon dont les choses se passent actuellement, la vie est divisée en trop de petites tâches et activités répétitives. Nous nous levons le matin après huit heures de sommeil. Nous passons quinze minutes au bain. Nous papotons cinq minutes avec nos familles. Nous lisons dix minutes, et mangeons pendant quinze minutes. Puis nous passons une demie heure à nous rendre au bureau.'

'Nous travaillons quatre heures. Nous re-mangeons pendant dix minutes. Nous faisons la sieste une demie heure. Nous dépensons une nouvelle demie heure à rentrer à la maison ; une autre heure à papoter avec nos familles ; une demie heure pour un autre repas et, finalement, allons nous coucher pour de nouveau huit heures de sommeil.'

'Tout cet émiettement de la vie est extrêmement peu rentable. J'ai calculé que l'homme moyen passe vingt deux ans à dormir, deux ans à manger, trois ans à se déplacer, cinq ans à parler, quatre ans à lire, deux ans à souffrir, dix ans à jouer, et six mois à faire l'amour. Eh bien pourquoi ne pas organiser le monde simplement ? Pourquoi l'homme ne consacrerait il pas un simple tronçon d'action continue à chacune de ces différentes activités, en commençant par les deux années désagréables de souffrance, et en finissant par six mois agréables à faire l'amour ?'

Le Seigneur, selon l'histoire, permet au professeur de tester son plan. Mais il échoue lamentablement et, en punition, le statisticien est expulsé du paradis. Arrivant en enfer, il demande immédiatement à être présenté à Satan et, espérant de meilleurs résultats cette fois, soumet un plan similaire.

'Satan,' commence-t-il, dépliant de nouveau ses graphiques et diagrammes, 'J'ai un plan pour organiser l'enfer.'

À ces mots Satan l'interrompt d'un rire qui fait trembler tous les rochers des flamboyantes cavernes des enfers.

'Organiser l'enfer ?' rugit il; 'mon cher professeur, l'organisation est l'enfer !'11

Et il en est de même de l'unité, que l'organisation crée, et de laquelle elle résulte !


Notes

1 Lucrèce, De Rerum Natura.

2 Fred Hoyle, The Nature of the Universe. Oxford: Basil Blackwell, 1950, p. 16.

3 Ibid., p. 77.

4 Ibid., p. 75.

5 La seule question est : quelle est la taille appropriée des choses ? Cela dépend de leur fonction ou, comme l'explique D'Arcy Wentworth Thompson dans sa brillante et exhaustive étude On Growth and Form (Cambridge University Press, 1942, p. 24): 'L'effet de l'échelle ne dépend pas de la chose elle même, mais de sa relation avec l'ensemble de son environnement ou de son milieu; il est en conformité avec la "place dans la Nature" de la chose, avec son champ d'action et de réaction dans l'Univers. Partout la Nature travaille en vraie grandeur, et tout a par conséquent sa taille adéquate. Les hommes et les arbres, les oiseaux et les poissons, les étoiles et les systèmes stellaires, ont leurs dimensions appropriées, et leur fourchette plus ou moins étroite de magnitudes absolues. L'échelle de l'observation humaine réside dans les limites étroites des pouces, pieds et lieues, mesurées par des termes qui viennent de nos corps ou de nos actions. Les échelles qui se mesurent en années-lumière, parsecs, Angströms, ou les grandeurs atomiques et sub-atomiques, appartiennent à d'autres ordres de choses et à d'autres principes de cognition.' Mais quelle que soit la magnitude, en relation avec l'ensemble de la création même les choses qui se mesurent en années-lumière sont de dimensions finies. Ce n'est donc jamais une question de grand ou petit, mais de plus ou moins petit, de la 'fourchette plus ou moins étroite de magnitudes absolues', qui dépend de la fonction que les choses doivent accomplir. Ceci s'applique aussi aux états. Comme ce ne sont pas des agrégations célestes mais humaines, leurs magnitudes doivent se déduire de la stature de l'homme, et être mesurées en kilomètres et années, pas en parsecs et éternités.

6 Sir George Thomson, 'The Hydrogen Bomb: a Scientist's View'. The Listener, 23 Mars 1950.

7 Erwin Schrödinger, What Is Life ? Cambridge: University Press, 1951, p. 8.

8 Bien que les maladies de croissance puissent être temporairement équilibrées soit en interne, le corps adaptant ses mécanismes à des tâches plus lourdes, soit en externe, par l'aide de médecins, nous ne pouvons pas être réellement en paix tant que la croissance n'est pas exterminée. Car, en dépit du nouvel équilibre, nous savons que l'équilibre au niveau du grand est non seulement précaire mais est destiné à s'effondrer sous sa propre contrainte. Au lieu de retrouver la santé, nous acquérons simplement une autre maladie -- une maladie d'adaptation. Les dangers qui résultent d'efforts internes d'équilibrage excessifs nécessaire pour contrebalancer l'infection (la croissance déséquilibrée de certaines cellules sanguines) ont été bien démontrés par H. Selye. Après avoir exposé des animaux à des agents nocifs non spécifiques, il a observé dans chaque cas une démarche ordonnée d'événements: (i) 'La réaction d'alerte'; (2) 'Le stade de résistance'; et (3) 'Le stade d'épuisement'. 'La première phase était caractérisée par un état de choc et la deuxième par un épanchement d'hormones adénocorticales qui résultait dans un degré correct de stabilité ; la troisième phase était un phénomène terminal du à l'usure du mécanisme adaptatif.' Ceci signifie que une fois qu'un effort de résistance de proportions excessives est imposé au corps, le simple effort pour maintenir le nouvel équilibre entre des bornes qui sont devenues trop grandes des deux côtés conduit à sa ruine. Car 'l'organisme se trouve finalement endommagé par ses propres défenses excessives et finalement est détruit par elles' en une bizarre sorte de 'suicide biologique'. D'où le terme qu'utilise Selye de 'Maladies d'Adaptation'. Voir Quarterly Bulletin de la British Psychological Society, vol. 2, no. 17, July 1952, p. 87.

9 Les citations de ce paragraphe et de la note suivante sont de Julian Huxley, 'Biological Improvement', The Listener, 1er Novembre 1951, pp. 739 et suiv.

10 C'est une étrange habitude qu'ont même les plus éminents des scientifiques modernes de contredire dans leurs réflexions après coup ce qu'ils ont essayé de prouver dans leurs travaux monumentaux précédents. Marx, qui a raisonné de façon très convaincante que tout système porte les germes de sa propre destruction, a fait une exception dans le cas de son système préféré, le socialisme. Arnold Toynbee, après avoir montré comment chaque civilisation se désintègre quand elle atteint le stade d'un état universel, et comment chaque civilisation jusqu'ici a atteint ce stade fatal, arrive à la conclusion que la Civilisation Occidentale, qui se trouve être la sienne, semble être la seule exception. Et Julian Huxley, après avoir montré dans une superbe série d'études comment la nature améliore ses formes de vie par un processus sans fin de partage, de division, de radiation adaptative, de déploiement, de discontinuïté, de divergence, aboutit dans son argument final au concept selon lequel dans le cas de l'espèce humaine, qui se trouve aussi être la sienne, elle procède différemment. En concluant de cette façon il illustre sa propre affirmation polémique que 'les sciences humaines sont aujourd'hui à peu près dans l'état occupé par les sciences biologiques au début des années 1800'. Car quoiqu'il ait découvert en tant que biologiste, il n'en tient aucun compte en tant que chercheur en sciences humaines, rôle dans lequel il se contente de rationaliser les préjugés unitariens de notre époque. Si son analyse parfaitement convaincante du processus de l'évolution est correct, la cause de la misère humaine doit évidemment résider dans les efforts perpétuels de l'homme pour être une exception. Si le déploiement et la différenciation constituent la façon dont la nature avance et utilise l'environnement de façon de plus en plus efficace, pourquoi le progrès de l'homme devrait il être accompli par la méthode exactement opposée de l'intégration, 'la co-opération de personnalités individuelles intégrées', ou l'idée de faire de chaque tâche une entreprise communautaire ?

11 L'histoire est retranscrite de mémoire d'après une histoire de l'éditeur pré-Hitler du Simplicissimus Munichois.





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