traduit à partir de http://www.cesc.net/radicalweb/radicalconsultation/manuscripts/work.pdf par Michel Roudot

Le Duc de Buen Consejo

Léopold Kohr

8/1964

Politique Fiction. Site Stupéfiant de Bidonville. Duc de Bon Conseil. Refuge Somnolent de l'Individualité. Privatisation du Développement. Stimulant de la Fortune, Titre et Goût. Palais dans le Bidonville. Abstention Remarquable. Luxe Créatif. Caprices de la Duchesse. Retombées Sociales du Profit Personnel. Style des Medicis. Économies de Petite Échelle. Réaction en chaîne de l'Émulation. Aucun Besoin de Financements Publics. Variation de Classe et de Style. La Tête du Duc. Historique de l'Ensemencement Nucléaire. Fiction Utopique ? De Pisistrate à Venise. Valeur de la Monarchie.

 

J'ai souvent eu l'intention d'écrire ce que les Allemands appellent un Staatsroman - un roman d'état, un exercice de fiction littéraire ayant pour but d'éclairer les implications d'une théorie sociale. Le lieu le plus probable de mon éventuel Staatsroman est la colline du bidonville grouillant de Buen Consejo à la limite de la zone métropolitaine de San Juan à Porto Rico.


Comme il n'a pas été choisi par des experts du MIT mais par des habitants de bidonville, il n'est pas étonnant que le site soit si stupéfiant qu'il satisferait même le bon sens le plus exigeant pour situer un emplacement résidentiel et commercial. Il a vraiment énormément égayé l'ennui de mes rêves de planification. De plus, il a un nom singulièrement charmant - Buen Consejo, le Bon Conseil. Je n'ai pas encore choisi le genre de complot d'amour Machiavélique qui devrait être instillé dans l'histoire. Mais j'ai une idée assez claire du reste. Et par dessus tout, j'ai le titre : Le Duc de Buen Consejo.

Même tel qu'il est, Buen Consejo a tous les éléments essentiels d'une splendide petite ville et je les fais souvent remarquer aux visiteurs qui sont d'abord déroutés, puis amusés, et finalement enchantés, une fois qu'ils arrivent à voir la beauté exquise sous une surface apparemment peu appétissante.

Cascadant sur les pentes d'une colline raide, ses rues bourdonnantes se jettent joyeusement dans les tourbillons de douzaines de places tranquilles accrochées comme des balcons ornés de fleurs au dessus de ravines, maisons et vallées. Ses sentiers, créés par le mouvement de la vie elle-même, s'enroulent naturellement en haut et en bas, débouchant souvent brusquement sur d'audacieuses volées de marches ouvertes vers le ciel et menant à des maisons à la pose spectaculaire qui méditent comme des oiseaux exotiques sur leurs pattes minces, inaccessibles aux voitures et aux controverses. Le panorama s'étend au dessus des communautés voisines, sur les yeux en calmes miroirs des lagunes énigmatiques bordés d'arbres et les chevaux blancs écumants des déferlantes qui finissent par devenir indistincts dans l'étendue bleue miroitante de l'océan à l'horizon.

Le village entier ressemble assez au cône du Mont Saint Michel, de Saint-Marin, Fiesole ou, à une échelle plus petite, de Ségovie ou Tolède - sauf, bien sûr, que c'est un taudis épouvantable. Mais tous les autres l'ont aussi été. Et comme les autres dans leurs quartiers toujours encombrés, il est plein du bourdonnement radieux de gens chaleureux, baignés de soleil et rafraîchis de vent, heureux dans l'intimité coopérative de leur existence communautaire, et en sécurité dans la souveraineté de leurs cabanes, le refuge ensommeillé de leur individualité.


Maintenant, au lieu de raser Buen Consejo de la surface de la terre et de le transformer en un parc boisé de plus, dans lequel personne, sauf des violeurs, ne mettra jamais plus le pied; ou au lieu d'attendre pendant des décennies qu'un gouvernement anxieux orienté vers le social, qui, après tout, doit se soucier de tout le pays, ne finisse par allouer les fonds nécessaires dans la lente échelle des priorités d'un plan national majestueusement complet; mon Staatsroman imagine que le Gouvernement confie l'amélioration de cette communauté particulière - le développement local plutôt que le développement national d'un tas de communautés semblables - à un entrepreneur privé.

Comme la raison en est l'insuffisance incontournable des fonds publics nécessaires à la poursuite simultanée d'un grand nombre de programmes de développement d'urgence égale (puisque, sinon, le gouvernement entreprendrait bien sûr la tâche lui-même), il s'ensuit que l'entrepreneur privé à qui on confiera la responsabilité de Buen Consejo doit être capable de financer les améliorations attendues de ses propres deniers. Autrement dit, ce doit être une personne ayant les moyens, un capitaliste cossu, un multi-millionnaire.

Cependant, malgré l'ambition pathétique d'exceller dans le service social plutôt que le profit personnel, que notre époque des masses a imposé à la tribu intimidée des sociaux-capitalistes modernes, il est douteux qu'un homme riche tel qu'un Rockefeller ou un Luis Ferré puisse être convaincu d'assumer une tâche de cette envergure. Car quelle que soit la contribution que ceci apporterait à sa réputation de bienfaiteur de l'humanité, il sait qu'il serait quand même malmené et que ses motifs seraient mis en doute, par les Marxistes, par les cyniques, par les politiciens, par les universitaires, par les psychologues, par les bénéficiaires, par les éditorialistes, par les concurrents, par Khroutchev citant l'évangile et, de loin au-delà de la tombe, par la voix d'Adam Smith citant la Richesse des Nations. Il faudrait donc lui offrir une incitation plus concrète que le simple honneur ou des acclamations feintes, une incitation tirée non pas de son sens des responsabilités sociales, mais de la bonne vieille et toujours fiable motivation humaine d'orgueil, vanité et intérêt personnel.

L'argent, cependant, ne conviendrait pas dans ce cas pour un certain nombre de raisons. Le public n'a pas à en offrir, le millionnaire en a assez et, s'il était accessible à l'appât de richesses supplémentaires, il choisirait évidemment des cibles plus profitables pour investir que la construction de logements modernes pour des habitants pauvres de bidonvilles. Mais il y a d'autres motivations qui stimulent irrésistiblement l'intérêt privé. Ce qu'un entrepreneur millionnaire pourrait ne pas vouloir entreprendre pour gagner un million supplémentaire, il pourrait, comme l'Angleterre l'a si fructueusement démontré, l'assumer contre un titre aristocratique sonore flattant sa vanité. Il y a beaucoup de gens riches dans le monde, mais très peu d'entre eux sont ducs. Donc, pour éveiller l'enthousiasme nécessaire, le gouvernement de mon histoire décide non seulement de déléguer à un riche millionnaire l'exécution du projet de développement local sujet du roman; il lui confère ce projet comme un duché. Il le fait Duc de Buen Consejo.

Le fait que le pays soit une République ne devrait pas plus faire obstacle à de tels titres qu'à Saint-Marin qui est aussi une république - la plus vieille, en fait, dans le monde, puisqu'elle remonte à l'an 300 de notre ère. Quoi qu'il en soit, république ou pas, Saint-Marin a enrichi tant ses incorruptibles Finances que son apparence, à un degré non insignifiant, en conférant des titres aristocratiques élégants à de riches étrangers.

Cependant, pour vraiment produire le résultat désiré, le duché de Buen Consejo devrait donner plus qu'un simple titre porté par un mécène absent. Comme les duchés historiques, il devrait être investi d'un haut degré de souveraineté, ou de la souveraineté sous l'autorité du gouvernement national. Son Duc serait donc en réalité le chef exécutif du nouveau domaine, pas tout à fait comme le Prince de Monaco, mais presque. Cela aurait l'avantage additionnel d'attirer tant de postulants que le Gouvernement n'aurait aucune difficulté à trouver des candidats possédant non seulement la richesse appropriée, mais aussi la capacité et le goût appropriés.

Il y a seulement une restriction qu'il faut imposer au nouveau Duc. Comme dans le cas de la plupart des autres chefs constitutionnels de communautés autonomes, des villages aux évêchés aux états souverains, il lui est exigé de résider personnellement à Buen Consejo. Et il lui est exigé d'élever sa famille à l'intérieur des frontières de son domaine.


En prenant ceci comme point de départ, le reste de l'histoire se développe de lui même. Étant duc, il doit avoir une résidence convenablement splendide. Et étant le chef d'une communauté, cette résidence doit être située non dans les faubourgs de Buen Consejo, mais en son centre même. Comme la Maison Blanche, Fortaleza, ou le Palais de Buckingham, elle servira tant de centre du gouvernement que de maison privée. Le Duc n'aura donc même pas besoin d'être poussé à l'embellir.

De plus, à la différence d'un gouvernement républicain sévère, il sera capable de s'abandonner au principe de consommation ostentatoire qui gonfle l'ego et produit de la beauté, et qui a tant contribué à la splendeur sensuelle des villes de la Renaissance, plutôt que de devoir rendre hommage à la stérilité puritaine de l'actuel principe à la mode de l'abstention ostentatoire, qui peut améliorer la stature morale de ses praticiens, mais difficilement la valeur esthétique de leurs communautés.

Buen Consejo rendra un tel luxe créatif d'autant plus possible que, contrairement à la théorie moderne, l'acceptabilité sociale de la consommation ostentatoire varie inversement avec la richesse du public. Plus une société est pauvre, plus ses membres se plairont à être représentés par la pompe et les ors. Plus elle est riche - plus ils exigeront de leurs dirigeants la démonstration publique d'une humilité impécunieuse comme signe de leur pénitence collective pour une richesse privée qu'ils sont moralement incapables d'accepter comme méritée.


Ainsi, le premier projet de développement ducal de Buen Consejo ne sert pas les habitants des taudis, mais le Duc. Aucun financement public n'a été utilisé, aucun argent, sinon le sien. Cependant, on peut imaginer les douleurs de sa délicate Duchesse, maintenant qu'elle est venue vivre sur place. Comme elle regarde dehors depuis sa chambre aux rideaux de damas, miroirs dorés et tapisseries brodées, tout ce qu'elle voit est une place boueuse environnée de cabanes faites de carton et de boîtes de sardine compressées. De peur de perdre sa belle femme, le Duc se rend compte qu'il doit faire plus que lui fournir juste un palais. Il doit décorer les abords.


Son deuxième projet de développement sera donc de paver la place. Avec ceci, son intérêt personnel commence pour la première fois à produire un actif qui profite aussi automatiquement à la communauté. Cependant puisque, de son point de vue, le pavage est néanmoins principalement toujours une simple extension décorative de son palais privé, son coût est toujours imputable à son compte personnel. De plus, précisément parce qu'il a son intérêt personnel plutôt qu'un intérêt public encore insensible en vue, il exécutera, comme les Médicis avant lui, le projet de pavage non en béton républicain utilitaire, mais en marbre aristocratique.

Ceci, à son tour, donnera aussi le ton pour les autres places, quoique dans leur cas l'amélioration ne sera plus financée par les fonds privés du Duc. Cependant, cela n'empêchera pas leur embellissement rapide. Car comme l'histoire l'a montré si souvent, beaucoup de choses qui sont au-delà de la portée financière de superpuissances prospères, intégrées, coûteuses, ne constituent aucun problème budgétaire pour des communautés pauvres tant qu'elles sont petites. Les fameuses économies d'échelle sont entièrement de leur côté, je veux dire de petite échelle, n'ayant aucun besoin public de fournir à leurs citoyens, et de les rendre financièrement responsables de, une moyenne de 21,6 km de route à quatre voies pour chaque personne.


Mais même une place pavée de marbre ne suffira pas à satisfaire la sophistication esthétique de la Duchesse. Ainsi Sa Sereine Grandeur incitera, à l'étape suivante, ses voisins aux baraques en fer blanc à reconstruire leurs maisons, avec l'aide de subventions appropriées, dans des matériaux et un style convenant au nouvel environnement. En fait, excités par son exemple, beaucoup d'entre eux auront déjà commencé à faire précisément cela de leur propre initiative, de sorte que les subventions nécessaires seront si insignifiantes qu'elles égratigneront à peine le trésor ducal.

Le besoin principal sera d'une aide esthétique et technique plutôt que financière. De plus, considérant que la nouvelle vague d'embellissement ne bénéficie dorénavant, de manière tout à fait tangible, plus seulement au Duc, mais à chacun de ceux dont la propriété avoisine la place récemment pavée de marbre, les voisins seront aussi sur cette base tout à fait désireux de supporter eux-mêmes la plus grande partie des dépenses d'amélioration. La seule question est : le peuvent ils ? Après tout, en tant qu'habitants de bidonville ils sont toujours dans une misère noire. Mais ils sont pauvres parce que pendant des siècles ils ont eu entre leurs mains la plus coûteuse de toutes les ressources de développement, la puissance de travail, sans jamais la mettre à l'usage de façon appropriée. Supporter la plus grande partie des dépenses eux-mêmes ne signifie donc rien de plus que d'utiliser finalement correctement la seule ressource dont ils disposent déjà en abondance.

En conséquence, la deuxième phase de renouvellement urbain, quoiqu'elle implique aussi maintenant un grand degré d'amélioration publique, est de nouveau exécutée au moyen de ressources strictement privées, qui plus est mobilisées non plus seulement par le Duc, mais conjointement avec ses voisins ranimés et qui en profitent autant. Autrement dit, la deuxième phase est d'un point de vue économique en réalité moins un problème que la première. Tout ce qui est à ce moment exigé du Duc est d'injecter une relativement petite part des fonds de ses embellissements personnels dans la grand-place devant sa résidence. Comme c'est le point focal auquel ses propres intérêts personnels rencontrent ceux de ses voisins, et les intérêts des deux, ceux du public, insuffler un mouvement à cet endroit stratégique suffira à déclencher une telle réaction en chaîne d'activités privées supplémentaires que la place pavée de marbre sera bientôt transformée en un noyau urbain efficace - sans besoin de prélever un centime dans les fonds publics.

Et le processus ne s'arrêtera bien sûr pas ici. Car une fois que le stimulus de l'aide extérieure, quelque petite qu'elle soit à son origine, a libéré les énormes forces dormantes de l'auto-assistance, il s'étendra de place en place et de rue en rue, jusqu'à ce que rien ne reste du bidonville si ce n'est sa géographie exquise. De plus, activé tant par l'esprit d'émulation que de compétition, l'ensemble du développement spectaculaire ne sera pas le produit fastidieux d'étapes successives prudemment planifiées d'un plan à long terme se déroulant cérémonieusement dans sa léthargie majestueuse, mais d'un certain nombre de brèves explosions d'énergie éclatant avec une férocité volcanique dans tous les coins en même temps.


La troisième phase de développement qui survient maintenant a un objectif plus sophistiqué. Dérivant naturellement du deuxième, il est principalement concerné par la tâche d'introduire de la variété dans ce modèle mortel d'uniformité qui est non seulement le résultat inévitable de toute planification centralisée, mais le trait le plus caractéristique de toutes les zones, les zones de la richesse non moins que celles de la pauvreté.

Mais de nouveau, ce programme qui pourrait être hors de portée des superpuissances s'avèrera pratiquement auto-généré aussi bien qu'auto-financé dans le Duché de Buen Consejo. En fait, les fonds ducaux peuvent maintenant ne plus être nécessaires du tout. Car l'explosion d'activités qui a animé la deuxième phase a suffisamment augmenté le niveau des revenus dans le Duché pour lui fournir les fonds de développement pour le troisième. Et les mêmes activités qui ont produit les fonds nécessaires ont aussi préparé la base pour que la variété germe. Car le caractère d'auto-assistance etde laissez faire essentiellement non coordonné de la majorité de ces activités a abouti à l'affirmation graduelle d'une multitude de différences de goût, de tempérament et de compétence, non seulement architecturalement, mais aussi socialement, professionnellement et économiquement.

En suivant l'exemple esthétique du Duc, ou plutôt peut-être de la Duchesse, mais, sinon, exclusivement engagés dans la poursuite de leurs propres divers intérêts, certains citoyens ont ainsi commencé à construire plus grand, d'autres plus petit. Certains restent ouvriers, certains deviennent artisans. Certains s'enrichissent, certains restent en arrière. Avec l'augmentation des transactions commerciales dans une communauté qui n'est maintenant plus léthargique, certains se métamorphosent en avocats, d'autres en banquiers. Avec l'augmentation de l'implication personnelle, certains décident de devenir psychanalystes, d'autres prêtres.

De plus, suivant l'exemple du Duc, la bourgeoisie naissante, au lieu de s'échapper de nouveau dans le coûteux ennui inurbain des faubourgs, considère comme chic de vivre dans ses locaux professionnels. Ceci instille dans l'image une dimension complémentaire dans les différences architecturales, rendant un certain nombre de maisons si majestueuses que certaines d'entre elles commencent à concurrencer même la résidence du Duc.

Le même processus affectera les bâtiments religieux avec l'Église assumant avec enthousiasme son rôle traditionnel de référence de l'architecture glorieuse et de mécène exigeant des arts. Ceci, à son tour, crée des occasions pour la diversité anarchique des artistes. Et les artistes doivent bien sûr s'asseoir dans des cafés qui, s'adaptant à la nouvelle scène sociale et éclatant en divers styles et degrés de luxe, ajoutent les ultimes agréments conviviaux en débordant sur les trottoirs le long de rues calmes, dont la circulation automobile est devenue en grande partie inutile vue la densité piétonnière des conditions de vie, qui survit comme l'un des agréments sociaux principaux du bidonville originel.

Tout ceci va complètement à l'encontre des idéaux de planification modernes qui font de leur mieux non pour souligner, mais pour niveler les différences. Mais heureusement notre Duc n'y souscrit pas. Il pense qu'une bonne ville n'est pas uniforme, mais diverse; pas riche mais pleine; pas un plateau diffus quelle que soit sa hauteur, mais une pyramide s'élevant depuis une base nettement définie dans une progression excitante à travers une série d'étages qui se rétrécissent vers le ciel. Il sait avec Aristote que ' un état n'est pas constitué seulement de plusieurs, mais de différentes sortes d'hommes; car les similaires ne constituent pas un état. Ce n'est pas comme une alliance militaire. ' Et il est d'accord avec Gilbert et Sullivan quand ils disent d'une fiesta à laquelle seuls les grands sont admis : ' où chacun est quelqu'un, personne n'est personne. '


Maintenant que les conditions esthétiques, économiques et matérielles se sont améliorées, nous sommes parvenus à la phase finale du développement. Celle ci concerne plus que le simple renouvellement urbain. Elle vise l'objectif culminant : l'augmentation du niveau d'éducation du Duché. Ceci est de nouveau en contradiction avec les modèles de développement conventionnels, dont la plupart tentent d'instruire d'abord et d'améliorer les conditions matérielles plus tard. Mais notre Duc s'est depuis longtemps rendu compte que l'éducation prématurée est autant un obstacle au développement rapide que pas d'éducation du tout. Car l'homme instruit a des revendications salariales plus élevées et d'autres exigences que celles qu'une communauté sous-développée et sous-productive peut se permettre. En provoquant des revendications sur un produit communautaire qui n'existe pas encore, l'éducation prématurée doit donc nécessairement mener à la frustration plutôt qu'à la satisfaction; à un déséquilibre douloureux plutôt qu'à un nouvel équilibre à un niveau plus haut; à une augmentation des coûts quand le serrage de ceinture nécessité par tout progrès exige que les coûts soient maintenus au plus bas; à des grèves quand toutes les mains devraient être mises au travail.

Mais maintenant le temps est mûr pour réaliser la mission culturelle qui couronnera le règne ducal. Comme nous l'avons vu, l'une des rares restrictions constitutionnelles imposées au Duc stipule que lui et sa famille doivent maintenir leur résidence régulière dans les frontières du Duché. Ceci rend impossible à Sa Sereine Grandeur d'envoyer ses enfants hors de Buen Consejo quand ils atteignent l'âge scolaire. Puisqu'il tient néanmoins beaucoup à leur fournir la meilleure éducation possible, il n'a aucune autre alternative, que de faire venir les meilleurs enseignants à ses propres frais. Et puisqu'il tient aussi beaucoup à élever ses enfants de la façon la plus normale, il ne se contentera pas d'importer les meilleurs enseignants. Il les installera aussi dans des écoles convenablement dotées et attitrées auxquelles les enfants des plus pauvres seront aussi admis gratuitement. Ceci apportera une mesure d'âpreté démocratique au riche et la sophistication de l'aristocratie au pauvre, jusqu'à ce que toutes les couches sociales de Buen Consejo soient devenues culturellement si exigeantes et économiquement si solides qu'elles commenceront non seulement à produire elles mêmes les meilleurs enseignants; elles seront aussi capables de produire et de financer le dernier et plus élevé étage des producteurs de culture; les philosophes, les poètes, les compositeurs, aussi bien que la petite salle de concert et le théâtre intime dans lequel ils peuvent se produire.

Et, de nouveau, même à ce niveau culminant, le coût de tout ceci ne constituera qu'un problème négligeable. A partir d'une poussée initiale de la bourse privée du Duc, fournie pour des raisons d'amélioration strictement personnelle, il sera dans ses étapes suivantes et plus exigeantes facilement supporté par la communauté elle-même, non parce qu'elle produira alors tant, mais parce que - comme dans le cas de chaque petite entreprise - le coût d'usage en sera si faible.

Autrement dit, Buen Consejo sera capable de financer sa culture simplement en n'ayant pas à financer (a) la sorte de machinerie gouvernementale infestée de bureaucratie qui est nécessaire pour maintenir une grande société intégrée avec ses propres extrémités; et (b) le réseau routier au coût prohibitif nécessaire pour l'empêcher de perdre le contact avec lui-même, sans parler de tout l'appauvrissement et des faux frais personnels qu'un tel réseau routier entraîne : les voitures se précipitant sans fin de haut en bas dans un effort vain pour se maintenir à niveau de distances techniques augmentant sans fin; le travail de réparation pour maintenir les voitures en ordre de marche; et l'essence pour assouvir leur soif inextinguible.


Utopique ? Pas vraiment ! Une utopie promet l'abolition de toute misère. Ce que Buen Consejo offre sont les avantages tout à fait réalistes de la petite taille. Étant tellement plus petit que la plupart des communautés politiques modernes, il réduira tout à fait naturellement au minimum les problèmes de vie en commun. Et il les réduira exponentiellement de sorte qu'ils seront plus conformes à la petite stature de l'homme. Mais il n'enrésoudra aucun, je veux dire aucun à part le problème principal de notre époque, le problème de la taille excessive. D'une façon complètement non-utopique, il accepte les imperfections tant de l'homme que de la société comme elles sont.

Il aura donc toujours son quantum de maladie, de passion, de frustration, d'intrigue, de violence, de stupidité, de tromperie. Et, pour autant que je sache, mon histoire pourrait finir par une population rassasiée retournant aux vieilles formes solides d'un gouvernement républicain éminemment sensé en écartant ingratement le Duc une fois qu'il a accompli sa fonction essentielle de développement, peut être même en le décapitant, et, lors d'une cérémonie pleine de dignité commémorant son règne fructueux, en nommant un bistro plein d'entrain ou un night club La Tête du Duc (suivant en cela l'exemple des Anglais si maîtres d'eux mêmes qui, en prenant leurs plaisirs tristement, comme Voltaire l'avait remarqué, semblent souvent résolus à prendre leurs exécutions avec plaisir).

Mais j'ai toujours un esprit ouvert non puritain sur ce point. Il se peut que je conserve le Duc. Après tout, une des principales forces de cohésion, particulièrement dans les temps stressants du développement économique et du changement social, est précisément un centre personnel, ducal, monarchique, une image paternaliste du père, qui irradie la confiance et aussi l'autorité indispensable et dirige par l'exemple plutôt qu'en imposant la conduite par décret. Cela rend beaucoup de choses tellement plus simples et meilleur marché.

Comme nous l'avons vu, tout ce que notre Duc doit faire s'il y a le besoin de stimuler un désir d'auto-production d'éducation générale qui sera ensuite auto-généré est de faire de son peuple le témoin de son souci éducatif pour sa propre famille. Pour instiller en eux un sens de l'élégance et du style, l'exemple des habitudes de la Duchesse sera aussi efficace que des coûteux cours de jugement. Pour exciter leur enthousiasme pour le théâtre et les arts, il lui suffit de leur montrer lui-même un intérêt évident, comme le faisait le Duc de Weimar au temps de Goethe, à la suite de quoi le cocher le plus modeste et la femme de chambre la plus humble devinrent aussi familiers avec les dernières réalisations littéraires qu'ils le seraient maintenant avec la 'pop'. Et pour encourager le développement économique, tout qu'il doit faire est d'afficher une consommation ostentatoire qui, loin d'être socialement répréhensible, remplit la même fonction qu'une exposition nationale, un défilé de mode, ou un catalogue de vente par correspondance. Il informe les gens du centre le plus stratégique de ce qui se passe et rend public ce qui est produit. En fait, les symboles monarchiques ont tant de valeur comme outils de marketing efficaces, qu'un éditeur de The Economist a justement conclu après examen de la publicité américaine que les Etats-Unis sont le pays le plus dévoué à la Couronne.

Donc je peux conserver le Duc jusqu'au happy end, plutôt que de ramener Buen Consejo aux plis de la république dont les codes sont plus honorables. Mais ceux ci ont vraiment tendance à harceler tout homme politique surpris entre sa voiture officielle et un night club jusqu'à ce qu'il abdique ou se retire dans l'ombre de l'abstention ostentatoire. Ce qui peut le qualifier pour les ordres religieux. Mais dans des temps de développement, c'est économiquement aussi avantageux qu'un gouvernement frugal cédant à la stérilité de l'économie plutôt qu'aux dépenses.


Fiction ? Je l'ai appelé un Staatsroman. C'est un Roman pour autant que Buen Consejo est concerné, avec ses héros et ses actes de bravoure qui malheureusement n'ont en effet aucune ressemblance avec des personnes ou des incidents réels. Mais pour le reste ce n'est rien de ce genre. Il présente non une théorie mais l'histoire telle qu'elle s'est déroulée dans un nombre énorme de villages, de villes et de cités à travers toute l'Europe pendant le Moyen Age, ou dans les innombrables fondations urbaines de l'antiquité grecque et phénicienne. Tous se sont développés par ensemencement nucléaire et non par une planification détaillée. Et eux aussi ont, pendant une éternité, grouillé à des niveaux médiocres et stagnants, espérant que quelque chose vienne à leur aide, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent la possession d'un tyran, d'un seigneur, d'un marchand aristocratique, d'un duc, d'un prince, d'un roi, qui décide que ce qui était nécessaire n'était pas une machinerie subtile de croissance économique, mais un peu d'ambition esthétique; que la voie rapide vers le progrès n'était pas d'attendre l'aide extérieure, mais de faire les choses soi-même; que le problème n'était pas que les communautés ne peuvent pas construire parce qu'elles sont pauvres, mais qu'elles sont pauvres parce que ces pauvres types ne se décident pas à construire; pas qu'ils doivent s'unir avant de pouvoir se permettre des produits de luxe, mais qu'ils doivent avoir atteint un certain niveau de luxe avant de pouvoir se permettre le coûteux parasitisme de l'union.

L'économie du développement est si simple sur une échelle locale plutôt que nationale et internationale et l'avantage d'échelle de la petite taille est si grand, qu'une batterie entière d'ensemenceurs nucléaires est, historiquement, souvent apparue en même temps dans un certain nombre de cités rivalisant avec feu et a fait séparément ce qu'aucune grande puissance n'aurait jamais pu réaliser solidairement en une telle réaction en chaîne d'efforts dupliqués : élever leurs domaines du taudis au marbre, souvent dans le bref spasme créateur d'une seule génération.

Quand Pisistrate apparut sur la scène, la majeure partie d'Athènes consistait en masures. Quand il l'a quittée, il se trouvait là un ensemble de bâtiments dont Pausanias pourrait écrire des centaines d'années plus tard de leur beauté immortelle, que, quand ils étaient neufs, ils semblaient déjà antiques. Maintenant qu'ils étaient vieux, ils semblaient toujours neufs.

De même Venise a commencé sa carrière scintillante comme un taudis épouvantable. Si elle avait suivi les conseils modernes et attendu son développement jusqu'à ce que l'Italie ait été unie, les Nations Unies établies, le Marché Commun formé, elle serait toujours un taudis aujourd'hui. Et il en serait de même d'Urbino, Perugia, Assise, Parme, Padoue et la plus grande part des prestigieux autres.

En allant de l'avant toute seule à la façon du Duc de Buen Consejo, elle a violé tous les principes d'une politique, d'une économie, d'une planification, d'une théorie de la localisation, saines, en fait de l'équilibre intellectuel lui-même. Car qui, excepté un imbécile ou un bohémien miséreux, construirait au milieu d'une lagune. Mais elle nous a donné Venise.

Initialement publié dans 'The San Juan Review' en août 1964.

Initialement publié sous forme de livre par Y Lolfa Cyf, Talybont, Dyfed SY24 5HE en 1989 sous le titre 'The Inner City: from Mud to Murals'; ISBN 0 86243 177 8.