traduit à partir de www.cesc.net/radicalweb/radicalconsultation/manuscripts/regionalism.pdf par Michel Roudot

Se Tourner vers la Localisation

Edouard Goldsmith

9/2000

Il n'y a aucune solution cosmétique aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Ils sont les conséquences inévitables de la croissance ou du développement économique et en particulier de sa mondialisation, qui est l'extension logique de ce processus au monde dans son ensemble.

Sa caractéristique principale est qu'elle implique la prise de contrôle systématique, en partie par l'état, mais de plus en plus par des entreprises toujours plus puissantes, de toutes ces fonctions qui au cours de la période où nous avons été locataires de cette planète ont été accomplies au niveau de la communauté et de la famille.

L'auteur essaye de montrer que c'est malheureusement seulement à ces niveaux, c'est-à-dire dans le contexte de ` l'économie sociale ' que ces fonctions peuvent être efficacement accomplies. Ceci est particulièrement vrai d'un gouvernement démocratique et c'est une des principales raisons pour lesquelles l'économie doit être localisée : car c'est seulement de cette façon qu'elle peut fournir l'infrastructure économique nécessaire à la réapparition de familles et communautés saines. Pour l'auteur, il n'y a aucun autre moyen de recréer un monde juste et durable, ou même d'assurer la survie humaine sur une planète de plus en plus aux abois.

Le développement de l'économie mondiale, institutionnalisée par la signature de ' l'Uruguay Round du GATT ' et la mise en place de 'l'OMC' nous conduira, nous a-t-on assuré, dans une ère sans précédent de prospérité pour tous. Cependant, comme les contributeurs de ce livre ont cherché à le montrer, cette affirmation n'est basée sur aucune considération sérieuse de quelque sorte que ce soit. Au contraire, cela ne peut que mener la plus grande part de l'humanité vers une augmentation sans précédent de l'insécurité générale, du chômage, de la pauvreté, de la maladie, de la sous-alimentation et de perturbations de l'environnement.

Il est difficile pour ceux qui ont eu une éducation moderne de comprendre pourquoi il doit en être ainsi. On nous a tous appris que le développement économique, mesuré par une croissance continue du PNB, est la clé de la prospérité mondiale et du bien-être humain. En conséquence, tous les efforts possibles doivent être faits pour maximiser le PNB, ce qui signifie investir autant qu'il est possible dans l'innovation scientifique et technique et s'assurer que toute l'entreprise de développement est gérée par des sociétés toujourd plus grandes et 'plus efficaces' qui desservent un marché toujours plus grand et 'plus libre'.

Cependant, c'est précisément ce que nous n'avons cessé de faire dans les 50 dernières années, pendant lesquelles le développement a été le but principal des gouvernements du monde entier. Des trillions de dollars on déjà été investis dans les processus de développement par des banques de développement multinationales, des agences d'aide bilatérale et des entreprises privées. Des nouvelles techniques révolutionnaires ont transformé tant l'agriculture que l'industrie et les services. Les tarifs ont été radicalement réduits et les petites compagnies, desservant l'économie intérieure, ont été systématiquement remplacées par d'énormes entreprises transnationales desservant un marché mondial toujours plus étendu.

Le PNB mondial, en conséquence, a augmenté d'un facteur six et le commerce mondial d'un facteur douze. Si l'opinion communément admise était juste, le monde devrait avoir été transformé en un véritable paradis. La pauvreté, le chômage, la sous-alimentation, les sans abris, la maladie et les perturbations de l'environnement devraient n'être plus que des vagues souvenirs de notre passé barbare et sous-développé. Inutile de le dire, c'est le contraire qui est vrai. Jamais ces problèmes n'ont été plus sérieux et plus répandus.

En fondant 'l'OMC', bien sûr, les gouvernements accélérent encore plus le processus de développement économique mondial en supprimant toutes les contraintes imaginables sur le commerce et en fait à peu près toutes les activités des multinationales qui le contrôlent, sans prendre en compte les implications sociales, écologiques et morales. Autrement dit, au lieu d'accepter l'évidence empirique irréfutable que cette politique ne peut qu'augmenter les problèmes auxquels nous faisons face aujourd'hui, les gouvernements, sous la pression des entreprises transnationales, insistent pour la poursuivre toujours plus loin.

Si nous voulons vraiment résoudre ces problèmes, comme dans leurs coeurs la plupart des gens doivent clairement le comprendre, la société doit suivre le chemin exactement opposé. Au lieu de chercher à créer une économie mondiale simple, contrôlée par des entreprises transnationales énormes et toujours plus incontrôlables, nous devrions créer des économies basées sur la communauté, diverses, et faiblement liées, gérées par des entreprises beaucoup plus petites qui desservent essentiellement (mais clairement pas exclusivement) des marchés locaux ou régionaux. En d'autres termes, notre but ne devrait pas être la globalisation économique mais la localisation économique.

En disant cela, j'appelle effectivement à un renversement de la globalisation économique et en fait du processus de développement économique lui même, duquel la mondialisation n'est que la conclusion logique. Mais cela ne signifie pas revenir au passé. Nous avons été marqués de façon indélébile par l'expérience de l'ère industrielle et les économies locales que nous chercherons à créer ne peuvent pas être des imitations serviles de celles qui ont précédemment existé. Cependant, puisque, jusqu'à récemment, les économies étaient encore en grande partie localisées, il est clair que leur expérience doit être sérieusement considérée.

Pour comprendre pourquoi le développement économique, menant comme il doit finalement le faire à la globalisation économique, doit être inversé, il faut regarder beaucoup plus soigneusement ce qu'il entraîne vraiment et quelles sont ses implications inévitables.

Pendant peut-être près de 95 pour cent de notre occupation de cette planète, toutes les fonctions qui sont aujourd'hui accomplies par l'état et les entreprises étaient accomplis par la famille, ou peut-être plus précisément par le ménage et la communauté. Le ménage produisait la plus grande partie de son alimentation, même si les tâches les plus exigeantes nécessitaient la coopération entre plusieurs ménages et parfois de la communauté dans son ensemble. Le ménage fabriquait la plupart de ses propres vêtements et autres artefacts et se procurait ceux qu'il ne fabriquait pas à l'intérieur de la communauté. Il éduquait les jeunes et s'occupait des vieux et des malades. La communauté administrait la justice, entretenait l'ordre social et s'assurait que les cérémonies religieuses traditionnelles étaient correctement exécutées. Il était donc en grande partie autosuffisant et, effectivement, auto-gouverné.

Jeremy Rifkin se réfère à l'historien Travailliste Harry Braverman, qui nous dit qu'aux USA au moins jusqu'en 1890, même les familles qui vivaient dans des régions fortement industrialisées, comme les communautés du charbon et de l'acier de Pennsylvanie, produisaient toujours pratiquement toute leur alimentation à la maison - plus de la moitié des familles avaient leurs propres volaille, bétail et légumes, n'achetant que les pommes de terre au marché.

Bien sûr, les communautés de Nouvelle Angleterre étaient aussi autonomes à l'origine, comme en témoigne amplement Alexis de Tocqueville dans ` la Démocratie en Amérique '; dans des parties de l'est de la France et en Suisse, les communautés sont en grande partie toujours autonomes aujourd'hui (Layton, 1995).

David Korten se réfère à l'économie en grande partie non-monétisée du ménage et de la communauté comme ` l'économie sociale '. Pour lui, ` les économies sociales sont par nature locales, non-salariées, non-monétisées et hors marché. En conséquence, elles ne sont pas comptées dans les statistiques du revenu national, ne contribuent pas à la croissance économique mesurée et sont sous-estimées par les décideurs, qui comptent seulement les activités de l'économie de marché comme des contributions productives à la production nationale. ' Mais leur fonction était plus importante que cela. Comme le dit Korten, ` la conduite de ces activités elle même sert à entretenir les liens sociaux de confiance et d'obligation, ` le capital social ' de la communauté ' (Korten, 1994).

Korten note aussi que ` une proportion considérable de la croissance économique des dernières décennies est simplement le résultat du basculement de fonctions depuis l'économie sociale, où elles ne sont pas comptées dans le PNB, vers l'économie de marché, où elles le sont '. Il aurait pu ajouter que c'est entièrement ce en quoi consiste la croissance ou le développement économique. Ainsi, comme il progresse, l'alimentation et les vêtements doivent maintenant être achetés, les jeunes sont éduqués dans des crèches, des écoles et des universités, qui conformément aux nouveaux règlements 'du GATT' doivent maintenant être privatisées; les vieux et les malades sont confiés à des maisons spéciales et des hôpitaux qui doivent aussi maintenant être privatisés; et cetera.

De cette façon, toutes ces fonctions critiques et les autres sont désinsérées de leur contexte social naturel, marchandisées et de plus en plus privatisées et par là toujours moins accessibles aux pauvres et aux indigents. De plus, dans de telles conditions, la famille et la communauté privées de leurs fonctions naturelles, ne peuvent que s'atrophier et nous obtenons une société atomisée composée d'individus désocialisés et de plus en plus aliénés dont les seules fonctions restantes sont de produire et de consommer.

Si, jusqu'à très récemment, les familles et les communautés humaines étaient tout à fait capables de prendre soin d'elles-mêmes sans l'intervention d'agents extérieurs, tels que les institutions d'état et les entreprises, il en était de même des écosystèmes très diversifiés qui composent le monde naturel et c'est en grande partie des bénéfices inestimables fournis par leur fonctionnement normal et de ceux du monde naturel dans son ensemble, que la vie humaine et en réalité la vie de tous les autres êtres vivants a toujours dépendu.

Comme le développement progresse, cependant, ces fonctions critiques sont également confisquées par l'état et les entreprises. Ainsi, l'azote utilisé pour fertiliser nos champs est de plus en plus produit à grands frais dans des usines plutôt que fixé par des bactéries nitrophiles sur les racines de plantes légumineuses; et l'eau que nous utilisons, au lieu d'être stockée gratuitement dans les aquifères sous les forêts, est de plus en plus stockée dans des grands réservoirs synthétiques.

Il est même maintenant proposé par des économistes (et des scientifiques dociles approuvent) que, plutôt que de réduire les émissions de gaz à effet de serre qui sont maintenant à un tel niveau que la stabilité du climat mondial est extraordinairement menacée, les fonctions naturelles de la Terre devraient être prises en charge par d'énormes plans géo-techniques. Au premier rang de ces arrangements il y a un projet pour placer 50,000 miroirs de cent kilomètres carrés dans l'espace pour refléter la chaleur du soleil au loin et maintenir la planète fraîche.

Autrement dit, le développement économique est donc non seulement le glissement systématique vers l'économie monétisée formelle des fonctions qui étaient précédemment accomplies gratuitement par ` l'économie sociale ', mais aussi un glissement depuis ` la grande économie ', comme Wendell Berry nomme l'économie du monde naturel dans son ensemble.

Les conséquences d'une telle entreprise sont, bien sûr, dramatiques. Elle ne peut que causer la mort de l'économie sociale en condamnant le ménage et la communauté - ses composantes de base - à l'atrophie par défaut d'utilisation. Elle signale aussi la mort de ` la grande économie ', qui deviendra toujours moins capable d'accomplir ses fonctions naturelles, que, comme je l'argumenterai, elle seule est capable d'accomplir efficacement et durablement.

Ceci est le premier article d'une série de trois initialement publiés comme ' le Dernier Mot ' dans ' le Procès de l'économie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ' édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Les deux derniers articles de la série ont pour titres ' la Communauté et la Démocratie ' et ' Auto Suffisance '.