traduit à partir de http://neweconomicsinstitute.org/content/schumacher-land) par Michel Roudot

PENSEZ À LA TERRE

Par Dr. E. F. Schumacher

Une conférence publiée à l'origine par The Catholic Housing Aid Society

Merci à Ted Power, dont les efforts nous ont aidés à assurer que cet article est une reproduction fidèle de l'essai original de Schumacher.

Qu'il y ait un problème énorme de logement dans une société riche est sûrement un paradoxe immense et intolérable. Il y a de nombreuses années, comme nous nous en souvenons tous, la plus haute autorité politique nous a dit que nous n'avions jamais eu la part aussi belle. Et depuis lors, d'après toute les statistiques, nous avons connu une croissance économique encore plus substantielle. Mais le problème du logement, en fait le problème des sans abri, a crû plutôt que de décroître. Tout ça est très étrange. Aujourd'hui ça demande moins de travail que jamais auparavant pour construire une maison et on peut la construire plus rapidement que jamais auparavant. Est ce le manque de terrain qui nous freine ? Certainement pas. Est ce le manque d'argent ? Il y a plus d'argent qui circule maintenant que jamais auparavant et il est toujours plus abondant. On nous dit que le revenu national croît actuellement au taux de 5 % par an.

Maintenant 5 % de revenu national supplémentaire font deux mille millions de livres. Bien, ça devrait être assez pour acheter pas mal de maisons ; mais ce n'est pas comme ça que se passe. Tout l'argent qui est produit par le soit-disant progrès est déjà affecté ; et pas au logement. Il va dans - eh bien, vous savez où il va - dans toutes sortes de choses comme l'automobile, plus de voyages aériens, plus de traversées de la Manche. Mais la crise du logement reste. Nous pouvons et avons vraiment construit le Concorde. Il nous a coûtés énormément plus que quiconque le pensait à l'origine, mais nous l'avons fait. Et il y a Maplin (ndt : projet d'aéroport sur un banc de sable de la Tamise), il y a le tunnel sous la Manche. Bien sûr que nous pouvons le faire. Qu'est ce qu'à peine mille millions de livres ? Pourquoi devrions-nous être capables de faire toutes ces choses et pourtant être incapables de résoudre le problème du logement ?

Nous faisons toutes ces autres choses parce qu'il y a une demande. Une demande ? Comment le savons-nous ? Maplin est à des années dans le futur, le tunnel sous la Manche est à des années devant nous. Comment savons nous qu'il y a une demande pour ces services ? Oh! Tout a été mis au point. Tout a été vérifié, vous ne saviez pas ? Ça a été calculé. La tendance montre que le nombre de personnes allant sur ou venant du continent à travers la Manche augmentera implacablement de 23.7 millions en 1970 à 49.7 millions en 1980 et à 97.7 millions en 1990. Vous ne le saviez pas ?

Je peux aussi vous dire le nombre de passagers avec des véhicules qui traverseront la Manche : 4.1 millions en 1970, 9.6 millions en 1980, 20.1 millions en 1990 et en fonction de ces chiffres bien sûr la seule chose rationnelle à faire est de fournir ces installations. Parce que nous faisons semblant de savoir toutes ces choses, nous devons construire Maplin et nous devons construire le tunnel sous la Manche. Mais d'une façon ou d'une autre nous n'avons pas à construire des maisons. Qui a tracé la courbe pour nous dire combien de gens seront sans abri en 1980 ou en 1990 ?

Combien de gens seront sans abri quand tous ces touristes viendront et repartiront ? Bien sûr qu'il y a une demande de maisons, de logements; mais la plus grande part de cette demande n'est pas ce que nous appelons effective, parce que les gens qui ont besoin de logement, comme nous savons tous, ne peuvent pas se les offrir.

Donc nous pourrions dire : eh bien, la société ne se sent pas concernée par une demande qui n'est pas effective. Mais est-ce que c'est vraiment juste ? Beaucoup de gens dans la société se sentent certainement concerné ; et regardez la législation qui a été passée dans les dernières décennies. Un bon nombre de lois ont été passées pour aider les sans-abri et aider les habitants de taudis mais elles n'ont jamais résolu le problème. Elles ont presque invariablement aidé les riches à devenir plus riches et ont laissé les pauvres dans une situation même plus désespérée - quoique le nombre de pauvres puisse avoir diminué. En fait, toutes les solutions se sont avérées être une partie du problème ; et il est apparu tout à fait clairement qu'il y a une racine à ce problème et tant que cette racine ne sera pas prise en compte rien ne sera de beaucoup d'utilité.

Mais où est la racine de ce problème ? Eh bien je ne prétends pas être un expert en logement mais j'y ai consacré beaucoup de réflexions ; j'ai utilisé beaucoup de ces rapports innombrables qui ont été écrits ; et je crois que la racine se trouve dans la propriété privée de la terre.

Bien sûr, ce n'est en aucune façon une conclusion originale. Depuis la nuit des temps, des gens ont plaidé pour l'abolition de la propriété privée de la terre - et pas seulement Karl Marx - mais rien n'est arrivé. Pourquoi rien n'est il arrivé ? Parce que la seule réponse semblait se trouver dans la nationalisation.

Il y a une théorie selon laquelle pour nationaliser, dans une société démocratique convenable, vous devez dédommager le propriétaire privé. Mais comment quelqu'un pourrait-il avec succès préconiser une telle politique de rachat ? Bien sûr il y en a d'autres qui disent : « ne rachetez pas, renversez au contraire toutes les dispositions existantes et confisquez ».

Mais comment quelqu'un pourrait-il sérieusement préconiser la confiscation ? Si c'est une question de rachat, comment un Gouvernement pourrait il même trouver la somme d'argent nécessaire ? Sur ce point dans le débat sur la nationalisation de la terre nous sommes restés bloqués. Il y a vraiment un double problème. D'abord on pense que la nationalisation ne peut être réalisé qu'en rachetant aux propriétaires privés, et cela coûterait une énorme somme d'argent que personne n'est prêt à lever ; mais par ailleurs et c'est même ce qui est le plus important, on pense que la nationalisation des terres signifiera automatiquement et inévitablement une forme ou une autre d'administration centrale ; et ces deux perspectives sont en effet redoutables et inacceptables.

La question, quoi qu'il en soit, est celle ci. Pourquoi précisément voulons-nous changer la propriété foncière ? Et la réponse me semble être tout à fait claire : pour interdire la spéculation sur la terre, pour interdire l'exploitation privée de la valeur de rareté de la terre, pour interdire comme on pourrait dire 'l'accaparement' de la terre. Vous connaissez le sens d'accaparement - par exemple, quelqu'un achète la totalité (et cela est souvent arrivé) de la récolte d'une marchandise que d'autres doivent avoir pour vivre et dont la quantité ne peut pas augmenter quand les prix augmentent. C'est ce qu'on appelle accaparement ; et la terre est l'article idéal pour l'accaparement. Personne ne peut exister sans une certaine base de terre. Avec des nombres croissants - croissance de la mobilité, croissance de la production, croissance du commerce - il n'y a aucun doute que (indépendamment de l'inflation) la valeur de la terre est sur une rue à sens unique. Quiconque accapare la terre n'a qu'à attendre pour devenir riche. Je suggère qu'il s'ensuit que le type de propriété privée qui peut être adapté pour beaucoup de marchandises manufacturées - dont la quantité peut être augmentée par le travail humain et l'invention - ne saurait être adapté pour la terre.

Quelles sont alors les alternatives si la nationalisation, comme elle est généralement conçue, n'est pas une réponse acceptable ? Cherchons une voie moyenne, un nouveau type d'arrangement qui évite les pièges de la simple propriété privée et également ceux de la simple nationalisation. Pouvons nous trouver un modèle de propriété en ce qui concerne la terre (et peut-être même en ce qui concerne certaines des structures sur la terre) qui tout d'abord élimine la spéculation privée sur la terre ; qui deuxièmement élimine les bénéfices privés exceptionnels qui surgissent inévitablement et se cumulent pour quiconque accapare la terre ; qui troisièmement ne nécessite pas de paiements compensatoires à ceux qui possédant la terre maintenant ; et qui quatrièmement cause le minimum de perturbation à ceux qui gèrent et utilisent maintenant la terre de quelque façon sous réserve qu'elle soit permise par la loi ?

Maintenant vous pouvez dire, c'est un défi de taille ; mais pensons y. Et je vous inviterais à considérer la pensée suivante. Chaque lopin de terre au Royaume-Uni a une certaine valeur ou un prix à partir de maintenant. Si le propriétaire voulait le vendre il aurait une idée, peut-être après avoir pris le conseil d'un professionnel, de ce qu'il pourrait obtenir. Mettons que cette valeur serait déterminée pour chaque lopin de terre au Royaume-Uni - certainement un gros travail, mais en aucun cas impossible. Bien sûr cette valeur refléterait les dispositions de zonage actuelles et beaucoup d'autres facteurs déterminants du prix. Maintenant cette valeur ou prix je l'appellerai la valeur de référence en juillet 1973, exprimée en livres sterling de pouvoir d'achat actuel. Pour prendre en compte l'inflation le Gouvernement pourrait publier un indice montrant ce que la livre sterling de juillet 1973 vaudra en livres sterling de n'importe quelle date postérieure. La valeur de référence peut ainsi être facilement corrigée de l'inflation quand l'occasion d'une telle correction se présente. Je suggère que si un propriétaire veut vendre un terrain il ne devrait pas en obtenir plus que la valeur de référence ajustée de l'inflation. La vente de son terrain doit être effectuée via la collectivité locale - qui, cependant, joue un rôle totalement passif à moins qu'elle ne souhaite, elle-même, acheter le terrain. Si elle ne veut pas acheter, l'acheteur privé ne peut payer au vendeur privé que la valeur de référence, ajustée bien sûr de l'inflation; et pas un penny de plus.

Mais, et si, suite à un re-zonage ou un autre changement, le terrain a maintenant beaucoup plus de valeur ? S'il en est ainsi, il y aura beaucoup de gens qui souhaitent acheter le terrain et le plus offrant l'obtiendra ; mais le vendeur recevra seulement la valeur de référence et l'excédent alimentera ce que j'appellerai le fonds foncier de la collectivité locale. Et que devient alors la valeur de référence ? Si un prix plus élevé a en fait été payé de la manière décrite alors il devient la nouvelle valeur de référence. Mais qu'arrive-t-il si un lopin de terre est à vendre mais qu'aucun acheteur ne peut être trouvé pour payer la valeur de référence ? Une transaction entre le vendeur et l'acheteur peut alors avoir lieu à un prix inférieur, qui devient alors la valeur de référence.

Bref, le propriétaire actuel et tout acheteur ultérieur sont privés de la possibilité de faire tout profit d'aubaine lié à la propriété foncière ; tous les profits de ce type vont automatiquement au pouvoir public, ce que j'appelle le fonds foncier de la collectivité locale. Dans les cas exceptionnels où un lopin de terre particulier baisse de valeur il se peut en effet qu'il ne récupère pas son prix d'achat ; mais c'est le risque qu'il prend à acheter de la terre ; ou, si vous préférez, le prix qu'il paye pour le privilège immense de la propriété foncière.

Je vous confie ce plan pour que vous y réfléchissiez. Je prétends qu'il fournirait un véritable compromis au problème de la propriété foncière. Il ne détériorerait en aucune façon la liberté des propriétaires terriens existants de continuer leurs activités légitimes. Leur situation reste exactement comme actuellement, sans la moindre perturbation. Le nouveau régime ne devient actif que quand le propriétaire terrien souhaite se débarrasser de sa terre - autrement dit, souhaite cesser d'être un propriétaire terrien.

Je suggère qu'un tel arrangement augmente énormément la capacité des autorités locales à obtenir la terre pour des besoins publics à des prix justes et siphonnerait certainement vers le pouvoir public tous les bénéfices exceptionnels résultant de la pénurie croissante de terres ; mais seulement si et quand il y a une vente entre un vendeur volontaire et un acheteur volontaire. Bref, on permet aux forces du marché de fonctionner en ce qui concerne les transactions foncières entre des personnes physiques, le vendeur et l'acheteur ; mais elles ne mènent pas à l'acquisition de fortunes privées ; et le pouvoir public - la collectivité locale - est entièrement protégé contre la réalisation de bénéfices privés excessifs.

Je n'entrerai pas dans plus de détails ici ; ils peuvent tous être arrangés une fois que le principe a été adopté. Je ne dis pas non plus que si le problème foncier est résolu de cette façon, tous les problèmes de logement seront résolus automatiquement. Mais j'estime vraiment que tout deviendrait beaucoup plus facile.


Passons maintenant à une autre réflexion. Pendant pas mal de temps j'ai été particulièrement intéressé par la question de l'échelle appropriée des choses. Cette question me semble être le sujet le plus négligé dans la société moderne. « À la taille des états, » a dit Aristote il y a deux mille trois cents ans, « il y a une limite comme il y en a aux autres choses, plantes, animaux, instruments ; car aucun de ceux-ci ne conservent leur puissance naturelle quand ils sont trop grands ou trop petits, mais soit ils perdent complètement leur nature ou ils sont gâtés. » Il est difficile d'égaler la langue des anciens. Imaginez une petite île, une petite communauté insulaire de deux mille personnes. Un jour un bateau arrive et débarque un homme qui vient juste d'étre libéré de prison sur le continent. Le prisonnier acquitté rentre à la maison. Cette communauté aura-t-elle une difficulté quelconque pour s'occuper de cet homme unique, lui donnant un peu de contact humain, lui trouver du travail et le re-intégrer dans la société ? À peine. Et imaginez maintenant une communauté insulaire vingt-cinq mille fois plus grande, d'environ cinquante millions de personnes et où chaque année vingt-cinq mille prisonniers acquittés rentrent à la maison. C'est alors la tâche de divers ministères de les réintégrer dans la vie normale en utilisant un certain nombre d'agents de probation harcelés et surmenés. Quel problème ! En fait un problème qui n'a jamais encore été traité d'une manière satisfaisante.

Maintenant il me semble que d'une façon ou d'une autre, quelque part, il y a une très grande leçon à apprendre ici. Ou imaginez qu'au lieu d'un prisonnier solitaire acquitté présentant son problème à une petite communauté insulaire de 2,000 personnes, une famille sans abri de cinq personnes apparaisse - ou même deux familles de dix personnes en tout. Sûrement que la communauté trouverait des moyens d'assurer un abri adéquat pour ces deux familles. Mais multipliez l'échelle de la situation par vingt-cinq mille, une communauté de cinquante millions de personnes essayant de faire face à deux cent cinquante mille personnes sans abri. Quel problème ! Des ministères, des fonctionnaires, des lois, des règlements, des dispositions financières, des efforts immenses pour faire face à des difficultés immenses et (d'après notre expérience) jamais de solution adéquate.

Je viens de publier un livre intitulé « Small is beautiful » et j'ai reçu une lettre qui explique ce problème d'échelle étrange et stimulant d'un point de vue mathématique. Je cite :

«Le point crucial est que quand une organisation monolithique augmente en taille, les problèmes de communication entre ses composants augmentent exponentiellement. Il est généralement estimé que la taille maximale d'une équipe de recherche scientifique productive est de douze ; au dessus de cette taille chacun consacre tout son temps à découvrir ce que chacun des autres fait.»

Il y a environ vingt ans, travaillant pour les Charbonnages nationaux, je me suis intéressé au problème des accidents dans les puits. À cette époque nous avions deux cent cinquante mille accidents par an. Quelqu'un a attiré mon attention sur une mine extérieure aux Charbonnages nationaux, qui ne produisait en réalité pas de charbon, mais un autre minérai par exactement les mêmes méthodes d'extraction que nous appliquions dans les mines de charbon. Le taux d'accidents dans cette mine était quasiment le même que dans les mines de charbon. Un jour la direction responsable de cette unique mine décida de faire quelque chose contre ces accidents et les supprima pratiquement. Donc nous avons étudié leurs méthodes, qui étaient parfaitement simples, et nous nous sommes dit : « Ce qu'ils peuvent faire, nous pouvons le faire ». Ils avaient une mine, nous en avions six cents ; mais nos ressources, personnels, etc. étaient certainement en proportion les mêmes que les leurs. Donc les Charbonnages nationaux ont dit, « Comme c'est une question de gens qui sont blessés ou tués, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre de temps. Appliquons ces méthodes démontrées de prévention des accidents dans chacune des six cents houillères tout de suite. » Nous avons échoué - bien que, bien sûr, dans les vingt ans qui ont suivi, le niveau de sécurité des mines de charbon se soit amélioré au-delà de l'imaginable. Mais à ce moment-là, je me répète, nous n'avons pas réussi de la façon dont cette société extérieure qui n'avait qu'une mine à s'inquiéter avait, en fait, réussi.

J'ai mis longtemps à comprendre cette chose étrange et paradoxale. Si un ingénieur de sécurité compétent avec son équipe peut réussir dans une mine, pourquoi six cents ingénieurs de sécurité compétents avec leurs équipes ne pouvaient pas réussir dans six cents mines ? La réponse est qu'un homme n'a besoin d'aucune superstructure administrative pour faire son travail ; lui-même, tout seul, comme chef d'équipe, est la superstructure ; mais six cents chefs d'équipe exigent vraiment (ou tout le monde semble le penser) une superstructure administrative.

Et permettez-moi maintenant cette remarque : l'administration pour être bien faite est un travail très difficile qui exige un niveau très élevé d'intelligence. C'est beaucoup plus difficile que la prévention des accidents sous terre. Il s'ensuit que seuls les meilleurs talents sont assez bons pour l'administration ; et si vous avez besoin d'une superstructure administrative à cause de l'échelle des opérations (six cents mines au lieu d'une) alors vous ne pouvez tout simplement pas éviter que vos meilleurs personnels soient aspirés par les postes administratifs ; et alors seuls les personnels de deuxième ou troisième classe restent pour faire le travail lui-même.

Je fais cette remarque très sérieusement contre les gens qui disent, « oui, nous mettons en place une grande structure, mais bien sûr elle ne doit pas être bureaucratique. » Si elle ne doit pas être bureaucratique elle absorbera tous les meilleurs talents que vous avez à votre disposition. Et ce n'est pas tout. Une fois que vous avez besoin d'une superstructure administrative complexe, les gens qui font en réalité le travail ne peuvent pas donner le meilleur d'eux-mêmes parce qu'ils sont administrés (et ce n'est la faute de personne) par des gens éloignés qu'ils ne s'ont probablement jamais rencontrés si ce n'est à des réunions impersonnelles de briefing.

Cette expérience, renforcée par beaucoup d'autres semblables dans les vingt ou quelques dernières années, m'a conduit à la conviction que ce qui est petit est bel et bon - où petit, bien sûr, ne signifie pas infiniment ou absurdement petit, mais de l'ordre de taille, ou d'échelle, que l'esprit peut entièrement englober, - de façon qu'on puisse se passer des grandes superstructures administratives.

La bonne administration, je me répète, exige des talents et une intelligence superlatifs ; et une mauvaise administration est le pire de tous les maux. Donc je considère toute cette question d'échelle comme absolument centrale et une des questions les plus négligées dans le débat moderne. J'ai cité Aristote et je répète : « Quand les choses deviennent trop grandes ou trop petites elles perdent complètement leur nature ou sont gâtées », ou comme ma grand-mère avait l'habitude de dire « Tout aussi appartient au mal ».


Finalement, permettez-moi de vous proposer encore une autre réflexion. J'ai commencé en disant que c'était très étrange en effet que nous, une société riche, ayions échoué à résoudre le problème du logement; et en vérité cet échec est absolument inexcusable si l'on considère qu'il tourne en ridicule tout discours sur la justice sociale. Il tourne aussi en ridicule toutes les prétentions à la rationalité économique, parce que les coûts sociaux de logements inadéquats, les coûts en termes de délinquance, de crime, de mauvaise santé, de dépressions nerveuses, d'inaptitude au travail - tous ces coûts sociaux sont au-delà de tout calcul ; et je n'ai absolument aucun doute qu'ils dépassent immensément les coûts réels de logements adéquats.

Mais quoi qu'il en soit, je ne veux pas vous quitter en vous laissant l'impression que la richesse actuelle de la Grande-Bretagne, ou en fait de l'Europe occidentale, serait une réussite qu'il est peu probable de voir contestée ou perturbée. Cette soi-disant réussite est basé sur certaines pratiques et environnements spécifiques et provisoires qui sont, pour parler brutalement, sur le chemin de la sortie. Quand je dis des pratiques, je veux dire vivre sur le capital au lieu du revenu. Une part essentielle de notre capital est aujourd'hui le pétrole : un produit non-renouvelable sur la fourniture duquel nous, en Europe occidentale, n'avons en pratique absolument aucun contrôle. Et l'environnement est un moment dans l'histoire pendant lequel nous pouvons encore obtenir ce pétrole, un environnement de pouvoir qui change rapidement. L'économie mondiale (et cela signifie principalement les vingt pour cent les plus riches de l'humanité) exige une augmentation de la fourniture pétrolière de 7 % chaque année, tandis qu'un nombre croissant de pays producteurs de pétrole, pour sécuriser leur propre avenir à plus long terme, a déjà décidé de ne pas laisser monter leur production pétrolière au-delà du niveau de 1971. Les pays qui ont déjà pris cette décision sont le Venezuela, la Libye et le Koweït; et ils représentent, à eux seuls, plus d'un tiers - trente-cinq pour cent pour être exact - de tout le pétrole qui coule dans le commerce international. Sommes-nous préparés à un choc pétrolier ? A quel point notre richesse est elle vulnérable en cas d'effondrement de la fourniture de pétrole ? Quelle est la signification de ces projets que j'ai cités (du nombre de voyageurs avec voiture, ou sans voiture à travers la Manche) en cas de difficultés réelles, en termes de prix ou de quantité, sur le pétrole ?

Si nous continuons à penser que nous pouvons aujourd'hui vivre la vie parce qu'il est certain que nos enfants seront plus riches, plus à l'aise que nous, alors je suggère que nous sommes en train de faire nos calculs sans rien demander aux gens qui, en réalité, rendent cette richesse possible. Donc, tout ceci ne pointe-t-il pas vers le besoin d'une réorientation fondamentale de ce qu'on a appelé notre mode de vie ? Et cela inclut un peu de ce que mes amis politiques appellent « le système », une réorientation vers un modèle beaucoup plus décentralisé, une autonomie et une autosuffisance beaucoup plus grande de petites communautés et, par-dessus tout, une utilisation de la terre beaucoup plus flexible, juste et rationnelle - parmi beaucoup d'autres choses.

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