traduit à partir de http://neweconomicsinstitute.org/content/schumacher-modern-industry) par Michel Roudot

L'Industrie Moderne à la Lumière de l'Évangile

Par E. F. Schumacher

Lecture donnée à un groupe de jeunes Chrétiens étudiant les problèmes industriels, Londres, mai 1961.

Society for Democratic Integration in Industry
12 Downside Crescent, Belsize Park, London, N.W.3

Vous m'avez demandé « d'essayer de définir la nature de notre société et d'examiner ses institutions significatives à la lumière de l'Évangile. »

C'est une tâche qui est aussi stimulante et difficile qu'elle est nécessaire – et même, urgente.

Qu'est ce que la « nature », que sont les « caractéristiques » de cette « Société Industrielle » réelle, actuelle, qui est la nôtre ? Toute chose a une « nature » à nombreuses facettes et beaucoup de caractéristiques ; selon quelles normes allons nous distinguer l'essentiel du non-essentiel ? Vous dites : « à la lumière de l'Évangile. » Cela signifie que, malgré mon manque de qualifications à cet égard, je dois d'abord définir comment la lumière de l'Évangile m'apparaît personnellement.

Tout d'abord, il me semble, les Évangiles nous disent que la vie est une école, un terrain d'entraînement, et ne peut pas donc être comprise simplement en elle même. L'idée du Grand Directeur semble être que nous ne devrions pas simplement être à l'aise (bien que le confort en soi ne doive pas être méprisé) mais devrions apprendre quelque chose, lutter pour quelque chose, et, avec Son aide, devenir quelque chose de plus que nous ne sommes. Ce quelque chose est généralement appelé « le Royaume des Cieux » et la méthode pour l'atteindre est décrite comme aimer Dieu et aimer notre prochain comme nous-mêmes. Mais l'essence entière de l'enseignement est qu'il devrait procéder dans la liberté, que le produit final devrait être des personnes et pas des marionnettes.

Il me semble, donc, que je suis obligé de considérer les caractéristiques de la société industrielle du point de vue de cette tâche de la plus haute importance.

LE BON GRAIN ET L'IVRAIE

Avant de commencer, néanmoins, je pense que je devrais me souvenir au moins d'une des grandes paraboles des Évangiles, la parabole du bon grain et de l'ivraie. Elle suggère que le fait qu'on leur permet de grandir ensemble fait partie du grand dessein. Si nous prenons ceci au sérieux, nous devons nous attendre à rencontrer la coexistence, presque inextricablement entremêlée, du grand bien et du grand mal dans notre société. Car il y a des indices – le signe des temps – que la saison est maintenant bien avancée et le temps de la moisson, quand le bon grain sera séparé de l'ivraie, pourrait être proche.

Quels indices ? Quels signes des temps ?

Je pense qu'il y en a plusieurs, dont je ne mentionnerai qu'un :l'augmentation extraordinaire du rythme des changements. Si vous dessinez une courbe du taux de changement, elle se présenterait comme une courbe exponentielle d'accélération continue. Il est très clair qu'aucune courbe de cette sorte ne peut durer quelque temps que ce soit sur cette terre. Elle doit s'arrêter avant qu'il ne soit longtemps, et cela doit signifier la fin d'une ère et « la réévaluation de toutes les valeurs » ou, selon l'image des évangiles, la séparation du bon grain et de l'ivraie.

Si l'on examine la Société Industrielle actuelle je devrais donc m'attendre à trouver, presque inextricablement entremêlés du grand bien et du grand mal. Très probablement lequel des deux vous impressionne le plus est principalement une question de tempérament. Mais toute vision ou description qui inclut seulement l'un ou l'autre oublierait probablement une part importante de la vérité.

COMPLICATION IMMENSE

La société industrielle moderne est immensément compliquée, immensément complexe, réclame de l'homme une implication immense de temps et d'attention. Ceci, je pense, doit être considéré comme son mal le plus grand. Aussi paradoxal que cela semble, la société industrielle moderne, malgré une prolifération incroyable d'ustensiles facilitant le travail, n'a pas donné aux gens plus de temps à consacrer à leurs tâches spirituelles de la plus haute importance ; il a rendu extrêmement difficile pour quiconque, hormis le plus déterminé, de trouver quelque temps que ce soit pour ces tâches. En fait, je pense que je ne devrais pas être loin de la vérité si j'affirmais que la quantité de véritable loisir disponible dans une société est généralement en proportion inverse de la quantité de machines économisant la main-d'œuvre qu'elle emploie. Si vous voyagiez, comme je l'ai fait, de l'Angleterre aux États-Unis et finalement vers un pays comme la Birmanie, vous ne manqueriez pas de voir la vérité de cette assertion. Quelle est l'explication du paradoxe ? C'est simplement que, à moins de faire des efforts conscients pour le contraire, les désirs augmentent toujours plus vite que la capacité à les satisfaire.

La substitution généralisée de la tension physique par la tension nerveuse ne représente aucun avantage de notre point de vue. Le travail physique approprié, même fatigant, n'absorbe pas beaucoup de capacité d'attention ; mais le travail mental, si ; ce qui fait qu'il ne reste aucune attention disponible pour les choses spirituelles qui importent vraiment. Il est évidemment beaucoup plus facile pour un paysan qui travaille dur de garder son esprit accordé avec le divin que pour un employé de bureau tendu.

Je dis, donc, que c'est un grand mal – peut-être le mal le plus grand – de la société industrielle moderne que, par sa nature immensément complexe, elle impose une tension nerveuse excessive et absorbe une proportion excessive de l'attention humaine. Bien sûr, il pourrait en être autrement. Il est toujours imaginable, par exemple, que des pays jusqu'ici peu développés fassent le tri et choisissent ce qu'ils veulent prendre de l'industrialisme Occidental, n'adoptant que ces seules choses qui facilitent et enrichissent vraiment la vie en rejetant toutes les fanfreluches et les élaborations nuisibles. Mais il n'y a aucun signe que ceci se produise où que ce soit dans le monde. Au contraire, ce sont les cinémas, la télévision, les postes de radio, les avions et ainsi de suite qui prennent beaucoup plus rapidement que quoi que ce soit de vraiment valable.

TROIS PÉCHÉS CAPITAUX

Savoir si la tendance à augmenter les désirs plus vite que la capacité à les satisfaire est inhérente à l'industrialisme en tant que tel ou à la forme sociale qu'il a prise en Occident est peut être une question discutable. Il est certain qu'elle existe et que les formes sociales l'exacerbent. Dans ce pays, la dépense en publicité est à peine inférieure à la dépense pour tous les types d'éducation. L'industrie déclare que la publicité est absolument nécessaire pour créer un marché de masse, pour permettre une fabrication en série efficace. Mais en quoi consiste la plus grande part de la publicité en dehors de la stimulation de l'avidité, l'envie et l'avarice ? On ne peut nier que l'industrialisme, tout au moins sous sa forme capitaliste, utilise ouvertement ces défauts humains – au moins trois des sept péchés capitaux – comme sa force motrice même. Du point de vue des Évangiles, on doit l'estimer comme le travail même du diable. Le communisme, qui rejette et raille les Évangiles, ne semble pas apporter quoi que ce soit de mieux ; sa principale prétention est de « rattraper » (comme ils disent) bientôt la Grande-Bretagne ou même l'Amérique. Le Socialisme Britannique a parfois montré une conscience de ce mal, qu'il a attribué au seul fonctionnement particulier du système d'entreprise-et-profit privés. Mais aujourd'hui, j'en ai peur, le Socialisme Britannique a perdu son cap et se présente simplement comme une manière d'augmenter le niveau de vie des classes les moins riches plus rapidement que l'entreprise privée ne pourrait le faire. Indépendamment de ce qui pourrait être, la société industrielle actuelle montre partout cette mauvaise caractéristique de stimuler incessamment l'avidité, l'envie et l'avarice. Elle a produit un folklore d'incitations qui amplifie l'égotisme individuel en opposition directe avec les enseignements de l'Évangile.

DÉFAUT DE DIGNITÉ

R. H. Tawney, un des grands penseurs éthiques de notre temps, a parlé de la « haine à l'état pur d'un système qui rabougrit la personnalité et corrompt les relations humaines en permettant l'utilisation de l'homme par l'homme comme un instrument de gain pécuniaire. ». Le « système » auquel il se réfère est de nouveau notre société industrielle moderne, et de nouveau la question de savoir si ces maux sont le résultat de l'industrialisme en soi ou de la forme capitaliste particulière sous laquelle il a fait son apparition en Occident peut être un sujet de débats. Je crains personnellement que ce soit l'industrialisme en soi, indépendamment de la forme sociale. De quelle manière écrase-t-il la personnalité ? Quoi que M. Tawney puisse avoir eu à l'esprit, je devrais dire : principalement en rendant la plupart des formes de travail –manuel et de col blanc – absolument inintéressantes et vides de sens. Mécanique, artificiel, divorcé de la Nature, utilisant seulement la plus petite partie des capacités potentielles humaines, il condamne la grande majorité des travailleurs à passer leurs vies de travail d'une façon qui ne contient aucun digne défi, aucun stimulus pour l'auto-perfection, aucune chance de développement, aucun élément de Beauté, Vérité ou Bonté. « Chaque homme », a-t-il été dit, « devrait être un type particulier d'artiste. » Combien d'hommes peuvent être des artistes d'une sorte ou d'une autre dans leur travail quotidien ? Le but fondamental de l'industrialisme moderne n'est pas de rendre le travail satisfaisant, mais d'augmenter la productivité ; son principal orgueil est d'économiser le travail ce qui tamponne le travail d'une marque d'indésirabilité. Mais ce qui est indésirable ne peut pas conférer de dignité ; donc la vie active d'un travailleur est une vie sans dignité. Le résultat, ce n'est pas étonnant, est un esprit d'irresponsabilité maussade qui refuse d'être apaisé par des allocations salariales plus élevées, mais est souvent seulement stimulé par elles.

DIRECTION AUTOCRATIQUE

De plus, la société industrielle, quel que soit le caractère démocratique de ses institutions politiques, est autocratique dans ses méthodes de direction. Si on donnait plus la parole aux ouvriers eux-mêmes dans l'organisation de leur travail, ils pourraient avoir les moyens de rétablir un certain intérêt et dignité dans leurs tâches quotidiennes – mais je doute qu'ils le feraient. Après tout, eux aussi, comme tous les autres, sont des membres de la société industrielle moderne et conditionnés par l'arrangement distordu des valeurs qui l'imprègne. Comment devraient-ils savoir comment faire des choses différemment ? C'est une expérience fréquente qu'aussitôt qu'un travailleur se trouve chargé d'une responsabilité de direction il commence à développer une compréhension presque étrange pour et une sympathie pour les préoccupations actuelles de la direction. Comment, en effet, pourrait-il en être autrement ? L'industrialisme moderne a produit son propre système cohérent de valeurs, de critères, de mesures, etc; tout se tient et ne peut pas être modifié sous peine d'effondrement. Si quelqu'un disait : « je rejette l'idolâtrie de la productivité ; je vais m'assurer que chaque travail est digne d'un être Humain, » il aurait toute raison de craindre d'être incapable de payer les salaires attendus ou, s'il le faisait, que cela l'envoie directement au tribunal de commerce. Tout de même, la direction autocratique qui traite les hommes comme des « facteurs de production » au lieu de personnes humaines responsables, est un mal grave menant à d'innombrable vies rabougries ou même dévastées.

Peut-être qu'un type de société industrielle pourrait être développé, qui soit organisé en unités beaucoup plus petites, avec une décentralisation presque infinie d'autorité et de responsabilité. Du point de vue des Évangiles, une structure hiérarchique, c'est-à-dire d'autorité en soi, n'est pas un mal. Mais elle doit être d'une taille compatible, pour ainsi dire, avec la taille de l'être humain. Des structures composées de, disons, une centaine de personnes peuvent toujours être entièrement démocratiques sans tomber dans le désordre. Mais des structures employant de nombreusescentaines ou même milliers de gens ne peuvent probablement pas préserver l'ordre sans autoritarisme, quel que soit l'ampleur de l'aspiration pour la démocratie.

J'ai listé et discuté quatre caractéristiques principales de la société industrielle moderne qui, à la lumière des Évangiles, doivent être considérées comme des grands et graves maux : sa nature énormément compliquée ; sa stimulation continue de, et sa dépendance envers, les péchés capitaux de l'avidité, l'envie et l'avarice ; sa destruction du contenu et de la dignité de la plupart des formes de travail; et son caractère autoritaire par suite de l'organisation en unités excessivement grandes.

LES UTILISATIONS DE L'ALPHABÉTISME

Tous ces maux sont, je pense, exacerbés par le fait que la plus grande partie de l'industrie est menée avec le but d'un gain pécuniaire privé. Et bien que quelques « grandes entreprises » se soient civilisées ces dernières années de manière significative – en grande partie en raison du « contre-pouvoir » des Syndicats dans des conditions de plein emploi – il reste toujours une large frange de grandes et petites entreprises qui manifeste les pires caractéristiques de l'irresponsabilité capitaliste d'une façon extrême. Les exemples remarquables doiventpeut-être être trouvés dans le domaine des « médias de communication » – dans des sections de la presse, les industries du divertissement, l'édition de livres et ainsi de suite. Vous avez peut être lu « The Uses of Literacy » de Richard Hoggart, qui est un terrible acte d'accusation. La pire exploitation pratiquée aujourd'hui est « l'exploitation culturelle », à savoir, l'exploitation par les faiseurs d'argent sans scrupules du désir profond de « culture » de la part des groupes moins privilégiés et peu instruits de notre société. L'étalage de choses à lire dans la plupart des kiosques à journaux des villes industrielles est – à mon avis – le pire acte d'accusation contre la société industrielle actuelle. Prétendre que « c'est ce que les gens veulent » ajoute simplement l'insulte à la blessure. Ce n'est pas ce qu'ils veulent, mais ce que les incitent à exiger certains de leurs semblables qui commettront n'importe quel crime de dégradation pour gagner un sou malhonnête.

L'IDOLÂTRIE DE LA CROISSANCE

Les grands et flagrants maux dont j'ai parlé ne sont pas en diminution. Au contraire, ils se répandent à travers le monde en gagnant toujours en intensité. Le système industriel moderne a une tendance innée à grandir ; il ne peut pas réellement fonctionner à moins de grandir. Le mot « stabilité » a été éjecté de son dictionnaire et remplacé par « stagnation. » Sa croissance continue ne poursuit aucun but ou objectif particulier : c'est la croissance pour la croissance. Personne ne s'inquiète même de sa forme finale. Il n'y en a pas ; il n'y a aucun « point de saturation. » Qui, pourrait on demander, mène la danse ? Fondamentalement, le technologue. Tout ce qui devient technologiquement possible – dans certaines limites économiques – doit être fait. La société doit s'y adapter. La question de savoir si cela fait ou non du bien est exclue selon l'argument spécieux que personne ne sait de toute façon ce qui est bon ou mauvais, sain ou malsain, digne ou indigne de l'humain.

Comme le Professeur A. V. Hill dit dans son livre récent sur « Le Dilemme Éthique de la Science » : « Imaginer que le progrès scientifique et technique seul peut résoudre tous les problèmes qui assaillent l'humanité est croire dans la magie et la magie de la sorte très peu attrayante qui nie une place à l'esprit humain. » Ce que je veux souligner est que le système industriel moderne fait en fait juste cela et nie effectivement une place à l'esprit humain. Trop de contact avec les machines a convaincu les maîtres du système que le développement économique est un processus mécanique, c'est-à-dire invariable, qui ne pourrait être que jeté dans le trouble, mais jamais arrêté ou modifié, par l'intrusion de jugements de valeur.

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