traduit à partir de www.cesc.net/radicalweb/radicalconsultation/manuscripts/regionalism.pdf par Michel Roudot

Auto-Suffisance

Edouard Goldsmith

9/2000

L'autosuffisance relative est un autre pré-requis d'une vraie démocratie. Il n'est pas étonnant que Thomas Jefferson ait considéré que des communautés autonomes devraient être en grande partie autosuffisantes et qu'elles devraient au moins produire leur propre alimentation, abri et vêtements. C'était essentiel pour favoriser l'honnêteté, l'industrie et la persévérance sur lesquelles la démocratie doit être construite (Kemmis, 1990). Le Mahatma Gandhi en était entièrement d'accord. Le principe de swadeshi, qui était crucial dans sa philosophie, signifiait tirer ses ressources de son propre territoire, plutôt que les importer d'ailleurs.

Le professeur Ray Dasmann de ' l'Université de Californie à Santa Cruz ' dit la même chose d'une façon différente. Il oppose ` l'homme d'écosystème ' - qui vit de son écosystème local - et ` l'homme de biosphère ' - qui vit de l'ensemble de la biosphère. Pour lui c'est seulement quand nous apprendrons de nouveau à devenir ' des hommes d'écosystème ' que notre société sera vraiment durable.

Les communautés traditionnelles sont bien capables de vivre sur les ressources de leurs écosystèmes d'une façon très durable. A la différence des entreprises à vocation exportatrice qui surexploitent la terre et se déplacent ailleurs quand elle cesse d'être productive, les communautés traditionnelles n'ont aucune autre terre disponible. En outre, elles ont développé des modèles culturels qui leur permettent de le faire. Il devrait être évident que des gens qui ont vécu au même endroit pendant des centaines d'années doivent avoir développé des pratiques de production de nourriture qui leur permettent de faire un usage optimal de leurs ressources et aussi de s'assurer que celles-ci sont appliquées. Autrement dit, eux seul sont en possession de la connaissance requise et des capacités nécessaires pour vivre là.

Les gens à l'esprit ouvert qui ont étudié l'agriculture telle que pratiquée par les communautés locales dans les sociétés traditionnelles ont confirmé qu'il en est ainsi. Ceci était certainement vrai des experts agricoles envoyés par le gouvernement britannique à la fin du 19ème siècle pour voir comment les méthodes agricoles indiennes pouvaient être améliorées.

A la fois A.O. Hume et John Augustus Voelcker reconnurent que l'agriculture indienne traditionnelle était parfaitement adaptée aux conditions locales et ne pouvait pas être améliorée (Hume, 1878; Voelcker, 1893). A la consternation des autorités britanniques, Voelcker alla même jusqu'à dire qu'il lui serait plus facile de suggérer des améliorations à l'agriculture britannique qu'à l'indienne.

Même 'la Banque mondiale', qui a été le fer de lance de la modernisation de l'agriculture dans le Tiers-Monde, a admis dans un de ses plus tristement célèbres rapports que ` les petits cultivateurs en Afrique sont des gestionnaires remarquables de leurs propres ressources - leurs terre et capital, engrais et eau ' (Banque Mondiale, 1981). Pourquoi alors moderniser et les pousser dans les bidonvilles ? La réponse en est qu'il doit en être ainsi, comme le rapport l'admet totalement, ` [parce que] l'agriculture de subsistance est incompatible avec le développement du marché ' et le marché, bien sûr, a la priorité.

C'est pour cette raison que la communauté est la mieux conçue - comme cela a toujours été le cas parmi des sociétés traditionnelles - comme comportant non seulement ses membres humains mais l'écosystème avec tous les êtres vivants dont elle fait partie. Wendell Berry conçoit la communauté exactement de cette façon.

` Si nous parlons d'une communauté saine, ' écrit-il, ` nous ne pouvons pas parler d'une communauté qui est seulement humaine. Nous parlons d'un voisinage d'humains dans un lieu, plus un lieu lui-même : le sol, l'eau, l'air et toutes les familles et les tribus de créatures non-humaines qui lui appartiennent. ' ` Qui plus est, c'est seulement si cette communauté entière est saine que ses membres peuvent rester sains et être sains de corps et d'esprit et d'une façon durable '.

Il s'ensuit qu'une communauté humaine devrait avoir un accès exclusif à la richesse produite par l'écosystème dont elle est partie; ensemble, tous les deux constituent ce que Wendell Berry considère comme une vraie communauté.

Quand les communautés cessent d'avoir cette utilisation en grande partie exclusive de leur richesse, une fois qu'elles ont été privatisées et rendues disponibles pour tous, en particulier des sociétés transnationales vagabondes - une situation qui superficiellement semble hautement désirable et 'très démocratique' - alors leur exploitation et leur destruction rapide deviennent inévitables. C'est précisément ce qui arrive quand nous installons l'économie mondiale.

Ceci nous amène à ce qui doit, peut-être, être l'argument le plus important de tous pour retourner à l'économie locale basée sur la communauté. Si l'environnement mondial se dégrade si rapidement, avec une réduction correspondante de sa capacité à supporter les formes complexes de vie comme l'espèce humaine, alors il ne peut pas supporter l'impact présent de nos activités économiques. Augmenter encore cet impact, comme nous le faisons en créant une économie mondiale basée sur le libre-échange, est aussi irresponsable que cynique.

La seule politique responsable doit être de réduire drastiquement cet impact. C'est seulement dans le type d'économie que la plupart des contributeurs à ce livre proposent, où les activités économiques sont menées à une échelle beaucoup plus petite et pourvoient à un marché en grande partie local ou régional, que nous pouvons espérer le faire.

Cette grande OPA ne peut clairement pas se poursuivre indéfiniment. Déjà, l'état et les entreprises deviennent rapidement incapables d'assurer les fonctions qu'ils ont prises à la famille, la communauté et l'écosystème, sauf à une échelle de plus en plus insignifiante. C'est également vrai de la prise des fonctions précédemment accomplies par les écosystèmes de la Terre et la biosphère, dont les rôles sont de maintenir les conditions nécessaires à la vie sur cette planète.

Par exemple, si le climat du monde doit être stabilisé, ce ne sera pas par les travaux absurde de geo-ingénierie que certains scientifiques ont proposé, mais en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et en augmentant également drastiquement la capacité de la biosphère à absorber le dioxyde de carbone, le principal gaz à effet de serre. Ce qui signifie permettre aux forêts dangereusement réduites du monde, à ses sols érodés et au phytoplancton aux abois de ses océans de se rétablir, ce qui n'est faisable que si l'impact de nos activités sur notre environnement est suffisamment réduit. Autrement dit, l'économie mondiale doit être remplacée par une économie locale avec ses besoins énormément réduits en énergie et en ressources.

Une autre fonction essentielle que l'état, en particulier, n'est plus capable d'assurer est l'offre sociale à ceux qui sont dans le besoin. Même avant que l'économie mondiale soit formellement institutionnalisée, le coût financier de l'aide sociale croissait plus rapidement que le PNB dans beaucoup de pays industriels et ne pouvait très clairement pas être soutenue longtemps. Aujourd'hui, cependant, pour maximiser la compétitivité, l'état-providence est systématiquement marchandisé, monétisé et fourni à la minorité qui peut se l'offrir via le système du marché, bien que son besoin augmente dramatiquement au fur et à mesure que la mondialisation économique augmente le nombre de ceux qui sont dans le besoin.

Encore une autre fonction clef que l'état et les entreprises sont de moins en moins capables d'assurer est la mise à disposition des moyens pour satisfaire les besoins matériels et de nourriture des gens , ce qui dans le monde moderne nécessite des emplois. Le fait que l'économie mondiale soit capable de fonctionner avec seulement une petite fraction de la main-d'oeuvre actuelle et une fraction encore plus petite de cette masse incomparablement plus grande des gens marginalisés qui chercheront des emplois dans quelques années a été souligné partout dans ce livre. Selon un article du ' Monde Diplomatique ', l'économie formelle de la Côte d'Ivoire fournira, dans quelques années, moins de 6 pour cent des emplois nécessaires et le lot de ce pays n'est probablement pas unique.

Qui plus est, en grande partie suite aux programmes d'ajustement structurels successifs, le pouvoir d'achat de ceux qui ont toujours des emplois est radicalement réduit. C'est de plus en plus le cas dans le monde industriel, où les salaires sont réduits, les contrats à durée indéterminée remplacés par des contrats à durée déterminée, le travail à plein temps remplacé par le travail à temps partiel et les hommes remplacés par des femmes qui acceptent de travailler pour moins d'argent. Il va de soi que les gens qui n'ont pas d'emploi et qui n'ont plus accès aux avantages sociaux, ou qui reçoivent des salaires d'esclave, ne peuvent pas acheter beaucoup de biens et de services, alors que les ordinateurs - par lesquels beaucoup d'entre eux seront remplacés - ne peuvent rien acheter du tout.

De plus, avec la chute de la consommation, l'économie formelle fournira toujours moins d'emplois, ce qui réduira encore la consommation et, à son tour, réduira de nouveau le nombre d'emplois qu'elle peut fournir. Nous serons ainsi pris dans une véritable réaction en chaîne qui devra se poursuivre jusqu'à ce que l'économie formelle cesse d'être une source significative d'emplois, de nourriture et d'autres biens et services pour la plus grande partie de l'humanité sur cette planète. Autrement dit, en marginalisant tant de gens, l'économie formelle se marginalisera.

Tout cela implique que la plupart des gens seront forcés par nécessité d'apprendre à vivre à l'extérieur de l'économie formelle. Dans une telle situation les 'SEL' et les monnaies locales décrits dans ce livre ne sont pas de simples curiosités - des initiatives à une trop petite échelle pour apporter une contribution significative aux problèmes toujours plus décourageants d'aujourd'hui. Au contraire, ils peuvent fournir les bases mêmes pour reconstruire les économies locales qui seules peuvent remplir le vide créé par l'écart croissant entre l'économie formelle et la vraie vie.

Autrement dit, comme les entreprises et l'état deviennent de moins en moins capables d'assurer les fonctions clefs qu'ils ont à l'origine prises à l'économie sociale en grande partie non-monétisée, il n'y aura aucune autre alternative que de permettre à cette dernière de réassumer beaucoup de ses fonctions originales.

Malheureusement, notre économie sociale est, à présent, mal équipée pour prendre en charge de nouvelles fonctions car les ménages et les communautés et les écosystèmes viables qui assuraient précédemment ces fonctions ont été sérieusement dégradés par l'impact du développement économique passé.

Pour cette raison nous ne devrions épargner aucun effort pour les aider. En outre, si la plupart des gens se retrouvent marginalisés et que beaucoup d'entre eux sont rendus indigents par l'économie mondiale, ils ne se contenteront pas de s'asseoir tranquillement pour mourir de faim. Beaucoup se révolteront sans aucun doute contre les grandes entreprises qui consomment leurs ressources, polluent leur terre et leurs rivières, produisent de la nourriture et des biens de consommation que seule l'élite peut s'offrir et ne fournissent que quelques emplois de haute technologie qui sont pris par des spécialistes venus d'ailleurs. L'humiliation de 'l'OMC' à Seattle en novembre 1999 est sans aucun doute le signe le plus significatif de la réaction du monde aux horreurs de la domination d'entreprise - suivie par les manifestations à Washington et le festival alter-mondialiste à Millau en mars 2000, auquel plus de 50,000 personnes ont participé.

Mais beaucoup de ceux qui ont été marginalisés doivent aussi nécessairement se réorganiser et former des économies locales qui, à leur tour, fourniront l'infrastructure économique pour des nouvelles communautés locales. Ces communautés reprendront les fonctions qu'elles ont toujours accomplies, les fonctions qui leur donnent leur ' raison d'être ' même. Le fait que cela doit nécessairement arriver est une des lumières qui brillent sur ce qui est sinon un horizon lugubrement noir, mais Wendell Berry en voit une autre.

Pour Wendell Berry, la question de l'économie mondiale contre l'économie locale va probablement être d'importance majeure pendant la prochaine décennie et elle devrait fournir la base d'un nouveau réalignement politique. Le parti communautaire comme il le voit, aura peu d'argent et de là peu de pouvoir, mais ses adhérents ne peuvent qu'augmenter et il pourrait bien devenir bientôt le parti de la majorité. Si un tel parti devait vraiment arriver au pouvoir, il serait en position pour développer et mettre en oeuvre une stratégie coordonnée pour assurer une transition moins douloureuse vers la sorte de société et la sorte d'économie qui seules peuvent offrir à nos enfants un avenir sur cette planète aux abois.

Ceci est le troisième article d'une série de trois publiés à l'origine comme ' le Dernier Mot ' dans ' le Procès de l'Economie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ' édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Les deux premiers articles de la série s'appellent ' Se Tourner Vers la Localisation ' et ' Communauté et Démocratie '.